Queens of Tech
Jasmine Moradi : ne plus perdre ses couleurs dans un système qui ne les voit pas
Jasmine Moradi ne raconte pas sa trajectoire en commençant par la Tech, mais par une fuite. À quatre ans, sa mère traverse les montagnes d’Iran avec ses deux filles pour rejoindre la Suède. Réfugiée. Enfant déplacée. Minorité visible et invisible à la fois. Elle grandit ensuite dans un pays réputé pour son égalité et son rationalisme, mais son expérience intime est plus ambivalente. Elle parle d’un choc culturel profond entre une culture persane chaleureuse, expansive, expressive, et une société nordique plus codifiée, plus retenue, plus silencieuse dans ses mécanismes d’exclusion.
Elle utilise une métaphore qui résume son identité : « I was a Persian rainbow cat who came to Sweden and lost her colors. » En Suède, dit-elle, tout est blanc, gris, noir. L’inclusion ne passe pas par le rejet frontal. Elle passe par la non-invitation. L’enfant qui arrive à neuf heures du matin chez une camarade n’est pas invitée à déjeuner ; on lui demande d’attendre dans la chambre. Rien d’agressif. Mais rien d’accueillant. Ce sont ces micro-expériences qui façonnent un rapport aux systèmes.
Ses parents sont hautement éduqués, mais ne trouvent pas d’emplois à la hauteur de leurs compétences. Elle observe l’injustice. Elle la transforme en moteur. Son motto, « If you tell me no, I will find another way. » Elle décide d’aller dans les meilleures écoles du pays. Communication, design (Berghs School of Communication), puis la Stockholm School of Economics. Elle veut que plus personne ne puisse lui opposer un refus fondé sur le doute. L’excellence devient une armure.
Pourtant, même diplômée des institutions les plus prestigieuses, elle ressent toujours ce décalage. Dans les entreprises suédoises où elle travaille, elle est souvent la seule non-Suédoise parmi des dizaines de collaborateurs. Lorsqu’on lui dit « you are one of us », elle ne l’entend pas comme une victoire. Elle entend : tu es acceptée parce que tu es devenue comme nous, or elle ne veut pas devenir grise.
Créer des espaces quand on n’est pas invitée
Elle bifurque vers l’événementiel pendant quinze ans. Elle organise, connecte, rassemble. Elle parle de cette période comme d’une thérapie. Si la société suédoise n’invite pas spontanément, elle créera des lieux d’invitation. Elle développe des événements à grande échelle, négocie des partenariats, construit des marques. Cette phase entrepreneuriale lui donne une compréhension concrète des dynamiques de pouvoir, des réseaux et de la reconnaissance sociale.
Le pivot décisif survient lorsqu’elle rédige un mémoire sur le pouvoir de la musique en point de vente. Spotify Business/Soundtrack Your Brand la recrute pour diriger la recherche mondiale sur l’impact émotionnel de la musique en magasin. Elle entre alors pleinement dans la MusicTech et la science comportementale appliquée. Elle mène des études relayées internationalement, travaille sur la relation entre stimuli sensoriels et comportement d’achat, et découvre une convergence qui lui ressemble : science, technologie, musique et stratégie. Elle pense avoir trouvé son équilibre.
Quand le discours inclusif ne résiste pas à la slide stratégique
Dans un programme d’accélération suédois, elle découvre un autre mécanisme : les équipes fondatrices se constituent majoritairement entre hommes, le capital circule par affinité, et la conformité stratégique est implicitement exigée. Puis elle rejoint une startup MusicTech en hypercroissance, promettant équité pour les artistes et diversité dans la Tech. Le rêve est séduisant et les moyens sont considérables. L’entreprise passe de 50 à 800 employés en un an.
Deux semaines après son arrivée, une présentation stratégique expose l’équipe dirigeante future : une femme parmi 30 hommes. Elle lève la main et rappelle les engagements DEIB (Diversité, Équité, Inclusion, Sentiment d’appartenance) affichés lors du recrutement. Elle ouvre ce qu’elle appelle une « Pandora’s box ». Quatre mois plus tard, elle reçoit un message : elle ne fait plus partie de l’équipe. Le signal interne est clair. Parler a un coût.
Elle décrit cette période comme sa « révolution iranienne ». Isolement, anxiété, insomnies. Le modèle suédois qu’elle croyait transparent révèle une tension entre discours et pouvoir réel. Les comités DEIB existent tant qu’ils ne remettent pas en cause la gouvernance.
Queens of Tech : faire de l’expérience individuelle une démonstration collective
Un dirigeant lui avait dit un jour, pour justifier l’absence de femmes : « I haven’t found them yet. » Sa réponse ne sera pas une tribune, mais une démonstration empirique. Elle décide d’interviewer 100 femmes dans la Tech, à travers le monde. Même structure d’entretien, mêmes questions, même méthode. Elle cherche les constantes comportementales, pas seulement les anecdotes.
Elle découvre que les différences culturelles existent — notamment sur la maternité aux États-Unis ou au Royaume-Uni — mais que sur le financement et l’accès au pouvoir, les invariants dominent. Les réseaux masculins fonctionnent par cooptation. Les hommes choisissent des hommes. Les entrepreneures doivent démontrer davantage, avec moins de capital initial.
Le témoignage de Carolina Farberger, ancien CEO ayant transitionné, agit comme une preuve vivante. Avant sa transition, il pouvait improviser. Après, elle doit calibrer chaque mot. Même expérience, même compétence, perception radicalement différente.
Jasmine en tire une métaphore simple et redoutable : le système ressemble à un meuble IKEA. Les hommes reçoivent les instructions et les pièces. Les femmes reçoivent les instructions, mais pas les pièces. On leur demande de continuer à apprendre, à attendre, à se préparer. Pendant ce temps, d’autres construisent.
Réseaux masculins, solitude féminine
Son analyse va plus loin. Elle observe la puissance des réseaux masculins, leur solidarité instinctive. Elle évoque une scène de Top Gun où les hommes se mobilisent immédiatement pour sauver l’un des leurs. Elle y voit une métaphore comportementale : une logique de corps, de loyauté, de « boys club » qui structure inconsciemment les décisions de pouvoir et de financement.
Le paradoxe est brutal. Contester le système expose à l’exclusion. Se taire le perpétue. Beaucoup des femmes qu’elle a interviewées continuent pourtant à avancer, à lever des fonds, à créer. Le « wow » n’est pas un événement spectaculaire, dit-elle. C’est leur persistance dans un système qui n’a pas été construit pour elles.
Mais cette persistance a un coût. Trois ans de podcast mené seule. Recherche des intervenantes, interviews, montage, diffusion, analyse. Puis installation en France, nouveau poste dans une société de la Travel Tech, parcours de FIV, soutien entrepreneurial à son conjoint. L’énergie n’est plus infinie.
Transformer ou s’épuiser ?
Aujourd’hui, Jasmine Moradi est à un carrefour. Transformer son corpus en livre ? En recherche académique ? Concevoir un outil d’IA facilitant l’accès au financement pour les femmes ? Ou concentrer son énergie sur son nouveau rôle dans la Travel Tech en France ?
Son fil rouge reste intact : comprendre les systèmes pour ne pas s’y dissoudre. Elle ne cherche pas à devenir « one of them ». Elle cherche à questionner les règles implicites. Son parcours dépasse la question du genre. Il interroge la conception même de nos écosystèmes technologiques européens. Qui décide ? Qui finance ? Qui est perçu comme légitime ? Quels biais comportementaux structurent encore nos choix stratégiques ?
Quand on lui demande ses sources d’inspiration, elle ne cite pas de modèle unique mais un mouvement collectif : toutes les femmes qui tentent d’exister dans un système qui ne les a pas intégrées à son architecture initiale ; son imaginaire d’enfance reste pourtant marqué par Pippi Longstocking, personnage créé par Astrid Lindgren, symbole scandinave d’indépendance et de non-conformité, qui revendique le droit d’être soi sans se plier aux normes dominantes. Son podcast favori est Diary of a CEO.
La petite fille arc-en-ciel n’a pas disparu. Elle a appris à analyser les structures qui neutralisent les couleurs. La question demeure ouverte : les systèmes qu’elle observe sont-ils prêts à évoluer, ou continueront-ils à inviter à condition de se fondre dans le gris ?
Femme dans la Tech
Adelina Prokhorova, cofondatrice de Legapass : coder la mémoire, sécuriser l’héritage numérique
Propos recueillis par Pascale Caron
Dans l’univers feutré du notariat, peu de trajectoires ressemblent à celle d’Adelina Prokhorova. Née à Smolensk, entre Moscou et Minsk, arrivée seule en France à dix-huit ans pour étudier l’informatique, elle incarne cette génération d’ingénieures pour qui le code n’est pas une fin en soi, mais un levier pour transformer des métiers traditionnels. Cofondatrice de Legapass, legaltech française spécialisée dans la conformité des notaires et la recherche d’actifs omis en matière successorale, elle opère à l’intersection du droit, de la technologie et de l’intime.
Son parcours éclaire une conviction forte : l’informatique est un langage universel qui permet d’entrer dans n’importe quel métier, à condition d’en respecter les règles et la culture.
De Smolensk à Grenoble : apprendre à penser dans une autre langue
Adelina grandit dans une ville de l’ouest russe, marquée par une culture scientifique solide mais où les femmes restent minoritaires dans les filières informatiques. Son intérêt pour le code naît très tôt, presque par imprégnation. Son grand-père démonte des ordinateurs, bricole, observe. Elle regarde, questionne, apprend.
À l’école, elle trouve un professeur prêt à lui donner des cours particuliers. La décision s’affirme. Ce sera l’informatique.
À dix-huit ans, elle quitte son pays pour rejoindre l’Université Grenoble Alpes, alors encore connue sous le nom d’Université Joseph Fourier. Officiellement, elle possède le niveau B2 en français requis pour l’inscription. En pratique, elle mesure rapidement l’écart entre le diplôme linguistique et la réalité quotidienne.
Elle pourrait basculer en anglais. Elle choisit l’immersion totale. Peu d’étudiants étrangers autour d’elle. Elle se force à parler français. Cette langue devient progressivement sa seconde langue, au point qu’elle dit aujourd’hui la manier mieux que le russe, qu’elle commence à oublier.
Ce déplacement géographique et linguistique constitue sa première grande rupture. Elle apprend à s’adapter, à reconstruire des repères, à penser dans un autre cadre culturel. Cette plasticité cognitive irrigue encore aujourd’hui son approche entrepreneuriale.
L’informatique comme clé d’entrée dans les métiers
Après sa licence à Grenoble, elle poursuit en master, dont la seconde année s’effectue en Allemagne, à l’université de Karlsruhe, en pleine période Covid. L’expérience la forme, mais ne la convainc pas de s’y installer. Elle revient en France et rejoint Qwant, moteur de recherche français positionné sur la protection des données.
Cette étape est déterminante. Elle y découvre la complexité d’un produit technologique à grande échelle et la nécessité de comprendre les usages réels derrière les lignes de code. Elle insiste sur un point : travailler dans l’informatique oblige à apprendre le métier du client.
Que l’on intervienne en médecine, en finance ou en notariat, le développeur ne peut se contenter d’écrire du code. Il doit intégrer les contraintes juridiques, réglementaires et opérationnelles du secteur. L’informatique devient alors un outil d’hybridation des savoirs.
Cette transversalité la fascine. Elle regrette d’ailleurs que trop de jeunes filles se détournent de ces filières par crainte de « passer leur vie derrière un écran ». À ses yeux, l’enjeu n’est pas de rester derrière l’ordinateur, mais d’automatiser ce qui peut l’être pour libérer du temps et de la valeur.
La genèse de Legapass : quand l’intime devient projet
La création de Legapass ne relève pas d’une opportunité de marché abstraite. Elle s’enracine dans une expérience personnelle. Lorsqu’Adelina perd son père, celui-ci, hospitalisé et conscient de l’issue imminente, lui transmet ses codes d’accès numériques. L’objectif n’est pas financier. Il s’agit de récupérer des photos, des souvenirs, une mémoire.
Ce moment agit comme un révélateur. Que devient notre patrimoine numérique après notre décès ? Qui a accès à nos comptes ? Comment retrouver des actifs dont l’existence même peut être ignorée par les proches ?
À l’ère des plateformes, des comptes bancaires en ligne, des cryptoactifs et des services dématérialisés, la succession ne se limite plus aux biens tangibles. Elle inclut un ensemble d’éléments numériques souvent dispersés et mal documentés.
Avec ses associés, Adelina imagine d’abord un service destiné aux particuliers, en lien avec les notaires, pour organiser la transmission du patrimoine numérique. Très vite, une difficulté apparaît : « vendre la mort » est un exercice délicat. Peu de personnes souhaitent anticiper ce sujet.
Le pivot stratégique s’impose. Plutôt que de cibler directement les familles, Legapass choisit de travailler au plus près des notaires, sur leurs problématiques concrètes.
Successions et actifs omis : enquêter comme des généalogistes numériques
Dans les dossiers successoraux, les notaires se heurtent régulièrement à une impasse : des familles sont persuadées que le défunt détenait des actifs, mais aucun document ne permet d’en attester. Les recherches sont longues, fragmentées, parfois infructueuses.
Legapass développe des outils pour accompagner ces investigations. Adelina décrit leur travail comme celui de généalogistes numériques. Il s’agit de reconstituer la trajectoire d’une personne : lieux de résidence, établissements bancaires potentiels, traces administratives, historiques de vie.
Chaque dossier devient une énigme. L’informatique ne remplace pas l’analyse humaine, elle la structure. Les données sont croisées, les indices consolidés, les pistes hiérarchisées. L’objectif est clair : permettre au notaire de sécuriser la liquidation de la succession et d’apporter des réponses aux héritiers.
Au-delà de la recherche d’actifs, Legapass intervient également sur les enjeux de conformité, notamment en matière de lutte contre le blanchiment et le financement du terrorisme. Le notariat, soumis à des obligations croissantes, doit documenter et tracer ses diligences. Les outils technologiques deviennent alors des alliés pour réduire le risque et standardiser les processus.
Adelina insiste sur un principe : ne jamais créer de friction inutile. Les solutions doivent s’intégrer aux logiciels métiers existants, s’aligner sur les pratiques des études notariales et respecter leur cadre réglementaire. La technologie n’est acceptable que si elle s’insère sans rupture dans l’écosystème professionnel.
Intelligence artificielle : orchestrer, ne pas subir
Interrogée sur l’intelligence artificielle, Adelina adopte une position pragmatique. Pour elle, l’IA n’est plus une option. « Sans ça, on ne peut plus rien faire. » Mais elle refuse toute posture technophile naïve.
Elle parle d’orchestration. L’entrepreneur ou le développeur doit rester maître des outils. Les agents d’IA peuvent assister, analyser, proposer. Ils ne doivent pas décider seuls. La vigilance reste centrale, en particulier dans des domaines sensibles comme les successions ou la conformité réglementaire.
Cette exigence de contrôle se retrouve dans sa vision de l’éducation numérique. Mère d’un enfant de trois ans, elle n’envisage ni interdiction totale ni exposition incontrôlée. L’enjeu, dit-elle, sera d’apprendre à utiliser intelligemment les outils, à vérifier l’information, à limiter le partage de données personnelles.
Dans un contexte où la surexposition des enfants sur les réseaux sociaux devient un sujet sociétal majeur, sa prudence témoigne d’une conscience aiguë des risques systémiques.
Construire son chemin : la stratégie des petits pas
Adelina ne se reconnaît pas dans les récits héroïques fondés sur une ambition démesurée et immédiate. Elle avance par paliers. Son mantra est simple : « C’est moi qui construis mon chemin. »
Elle n’a jamais rêvé de devenir une figure mondiale de la Tech. Elle s’est fixé des objectifs atteignables, les uns après les autres. Partir étudier en France. Obtenir son diplôme. Trouver un CDI. Changer de pays. Se lancer dans l’entrepreneuriat malgré la présence d’un enfant en bas âge.
Cette méthode, fondée sur la décomposition des tâches complexes en étapes plus petites, rejoint les principes de la psychologie de la performance : renforcer la confiance par l’accumulation de succès intermédiaires. Loin d’être modeste, cette stratégie traduit une compréhension fine des dynamiques de progression.
Elle reconnaît l’inspiration que peut représenter un associé ou un mentor, mais refuse toute généralisation simpliste sur les différences entre femmes et hommes. Chaque trajectoire est singulière. Le moteur reste intérieur.
Lire pour changer d’univers
Adelina lit peu, faute de temps, mais elle mentionne un ouvrage qui l’accompagne depuis quelque temps : Shantaram. Roman-fleuve relatant l’histoire d’un Australien évadé de prison et réfugié en Inde, le livre l’immerge dans un univers radicalement différent du sien.
Elle y cherche moins une méthode qu’un déplacement du regard. Sortir de son cadre quotidien. Explorer d’autres cultures, d’autres rapports au monde. Cette ouverture nourrit indirectement sa capacité d’adaptation et sa curiosité professionnelle.
Une legaltech ancrée dans le réel
Ce qui frappe dans le parcours d’Adelina, c’est la cohérence entre l’expérience personnelle, la formation technique et la compréhension fine d’un métier traditionnel. Legapass ne se présente pas comme une plateforme disruptive au sens caricatural du terme. Elle se construit dans le dialogue avec les notaires, au rythme de leurs contraintes.
Dans un contexte où la régulation se renforce, où les obligations de conformité se multiplient et où le patrimoine numérique prend une place croissante dans les successions, la proposition de valeur apparaît structurante. Sécuriser, documenter, retrouver.
Femmes dans la [TECH]
Tech4Elles (WHAT06) : structurer le mentorat pour ouvrir les métiers du numérique aux jeunes filles
Propos recueillis par Pascale Caron
À l’occasion de la Journée de la Femme Digitale, organisée le 17 avril à MonacoTech, l’association WHAT06 (Women Hackers Action Tank 06) mettra en lumière l’un de ses projets structurants : Tech4Elles.
Une initiative pensée non comme une opération de communication, mais comme un dispositif opérationnel de mentorat visant à réduire l’autocensure, favoriser l’orientation des jeunes filles vers les métiers technologiques et créer des passerelles humaines entre générations.
Tech4Elles ne cherche pas à « vendre » la Tech. Le projet vise d’abord à rendre ces métiers visibles, compréhensibles et incarnés. Il s’agit de permettre à une jeune fille de dialoguer avec une femme qui exerce réellement un métier du numérique. Cette rencontre constitue souvent le premier déclencheur.
Un problème structurel de projection, avant un problème de compétences
Malgré l’abondance de discours sur la mixité, les filières numériques restent très majoritairement masculines. Les statistiques montrent une réalité persistante : les femmes demeurent minoritaires dans les métiers de l’ingénierie, de la donnée, de la cybersécurité ou de l’intelligence artificielle. Cette situation ne reflète pas un déficit de capacité, mais un déficit de projection.
Très tôt, de nombreuses jeunes filles cessent d’envisager ces carrières, non parce qu’elles s’en estiment incapables, mais parce qu’elles n’identifient aucun modèle auquel se raccrocher. Les métiers restent flous, abstraits, parfois associés à des stéréotypes de solitude, de technicité extrême ou de déconnexion sociale.
C’est précisément ce point d’entrée que WHAT06 a choisi d’adresser. Le Women Hackers Action Tank 06, s’est construit autour d’une logique simple : l’inclusion ne progresse pas par injonction, mais par mécanismes concrets. Le collectif fédère des professionnelles du numérique qui partagent la conviction que l’accès aux métiers technologiques commence par l’accès à l’information, aux échanges et aux rôles modèles. Au fil des années, l’association a développé des actions de sensibilisation, des ateliers, des rencontres, mais aussi des projets numériques. Tech4Elles s’inscrit comme l’aboutissement logique de cette démarche.
Tech4Elles : une plateforme de mentorat pensée comme infrastructure sociale
Tech4Elles est une application mobile dont la fonction première est la mise en relation entre des lycéennes et des marraines issues des métiers de la Tech. Ces marraines exercent dans des domaines variés : développement logiciel, data, intelligence artificielle, cybersécurité, cloud, systèmes d’information, design numérique ou produit.
La logique est volontairement simple. Une jeune fille crée un profil, renseigne ses centres d’intérêt, ses questions, ses hésitations. Une marraine décrit son parcours, son métier, ses domaines de compétence. Un système de matching permet ensuite de proposer des binômes pertinents.
L’application n’a pas vocation à structurer la relation dans le temps. Elle sert de point de départ. Le cœur du projet reste la relation humaine.
Pour une lycéenne, la difficulté n’est pas seulement de choisir une filière. La difficulté est de comprendre ce que recouvre réellement un métier. Derrière un intitulé tel que « data scientist » ou « ingénieure logiciel » se cachent des réalités très différentes.
Le mentorat permet d’apporter des réponses concrètes. Il permet de comprendre à quoi ressemble une journée de travail. Il permet d’identifier les parcours d’études possibles. Il permet de discuter des difficultés rencontrées, des erreurs commises, des bifurcations. Tech4Elles introduit ainsi une orientation par le dialogue plutôt que par la prescription.
Une communauté de marraines, pas une somme de binômes isolés
Une partie des filleules étant mineures, WHAT06 a choisi de mettre en place un processus strict de sélection des marraines. Les profils sont examinés manuellement. Les identités et coordonnées sont vérifiées. Des échanges préalables sont organisés avant validation. Ce cadre vise à garantir un environnement sécurisé, mais aussi une qualité d’accompagnement homogène.
Le projet ne repose pas uniquement sur des relations individuelles. WHAT06 anime une communauté de marraines. Des temps d’échange réguliers permettent de partager des informations sur les formations, les écoles, les évolutions de Parcoursup ou les nouvelles filières. Cette organisation permet de mutualiser les connaissances et d’éviter que chaque marraine reste isolée face à des questions parfois complexes.
Le rôle de Laure Gajetti dans Tech4Elles
Parmi les bénévoles impliquées dans le projet figure Laure Gajetti, spécialiste de la donnée. Son parcours illustre précisément la diversité des chemins possibles vers les métiers technologiques.
Formée aux mathématiques appliquées et aux sciences physiques, elle s’est progressivement orientée vers la data science, puis vers la gouvernance de la donnée et l’architecture de flux. Elle a travaillé dans des contextes d’édition logicielle, d’industries technologiques et de PME, avec un fil conducteur constant : structurer les données pour leur donner du sens.
Dans les organisations qu’elle a accompagnées, son rôle a consisté à concevoir des entrepôts de données, mettre en place des pipelines, organiser la qualité des informations. Et surtout expliquer aux équipes pourquoi ces données existent et comment elles doivent être utilisées.
Cette approche est centrale dans sa vision : la donnée n’est pas un actif technique isolé. Elle constitue une colonne vertébrale organisationnelle.
Au sein de WHAT06, Laure intervient notamment sur les sujets de protection des données et participe à la structuration produit de Tech4Elles. Sa présence apporte au projet une lecture à la fois technique et systémique.
Mais son apport dépasse son expertise. Son parcours démontre qu’il n’existe pas un profil type pour entrer dans la Tech. Il existe des trajectoires, des essais, des détours, des reconstructions. C’est exactement ce message que Tech4Elles cherche à transmettre.
Un projet orienté impact
Tech4Elles vise des effets concrets. L’ambition est d’augmenter progressivement le nombre de jeunes filles s’orientant vers des filières numériques. Il faut réduire les abandons liés à des choix mal informés et renforcer la confiance dans la capacité à réussir dans ces domaines. À terme, la plateforme pourra également devenir un outil d’observation, des tendances d’orientation, en identifiant les domaines qui suscitent le plus de questions ou d’intérêt.
Le choix d’un outil numérique répond à plusieurs impératifs. Il permet de rendre le dispositif accessible sans contrainte géographique. Il facilite la montée en charge progressive du nombre de binômes. Il offre une traçabilité minimale des usages, utile pour améliorer le service. Mais l’outil reste secondaire. La finalité demeure la relation.
Un projet encore en construction
Tech4Elles dispose aujourd’hui d’un prototype fonctionnel et d’une première communauté de marraines. Les besoins actuels concernent l’amélioration de l’ergonomie, le renforcement du matching, l’ajout de mécanismes de suivi et l’élévation du niveau de sécurité.
Ces évolutions nécessitent des financements modestes à l’échelle industrielle, mais significatifs pour une association fonctionnant majoritairement sur fonds propres et bénévolat.
Une réponse locale à un enjeu global
L’ancrage territorial constitue l’un des points forts du projet. Les marraines sont proches géographiquement. Les établissements scolaires peuvent être directement impliqués. Les entreprises locales peuvent devenir partenaires. Cette proximité crée un écosystème de confiance, difficile à reproduire dans des dispositifs purement nationaux.
Tech4Elles opère un déplacement subtil, mais décisif. Il ne s’agit plus d’expliquer aux jeunes filles ce qu’elles devraient faire. Il s’agit de leur permettre de rencontrer celles qui font déjà. Ce passage du discours à la relation constitue sans doute l’apport le plus structurant du projet. Tech4Elles n’est ni un programme symbolique ni une simple application. C’est une infrastructure sociale légère, conçue pour provoquer des rencontres déterminantes.
À travers ce projet, WHAT06 agit directement sur l’un des leviers les plus profonds de la mixité dans la Tech : l’accès précoce aux rôles modèles, à l’information concrète et à la confiance.
Yasmina Salmandjee [autrice]
Yasmina Salmandjee : ingénieure, autrice de best-sellers, passeuse de l’IA générative
Propos recueillis par Pascale Caron
« Les larmes du cœur se noient dans la sueur du front. » Cette phrase, Yasmina Salmandjee l’a écrite pour elle-même, comme un mantra. Elle clôt notre échange. Mais elle en dit long sur le fil invisible d’un parcours qui traverse les vagues technologiques, les fractures sociales, les reconversions brutales, et les résurrections à répétition. De Polytech Paris-Saclay, à l’édition technique, du tourisme de luxe à l’entrepreneuriat numérique, du yoga aux missions IA, son récit compose une forme rare de résilience active : créer, traduire, transmettre, quoi qu’il en coûte.
Née en 1977, bonne élève au lycée, elle est orientée vers les sciences par un système scolaire qui valorise les performances plus que les préférences. « J’étais plutôt attirée par les langues et les lettres, mais tu connais le système français… quand tu t’en sors bien, on te pousse vers les filières scientifiques. » Le goût des récits ne l’a jamais quittée, même lorsqu’elle décroche en 1995 le Prix de la vocation technique et scientifique des femmes avec un projet artistique. Elle découvre alors la toute jeune école d’ingénieurs de Paris-Saclay : « Ils avaient un argument imparable : l’accès Internet 24/24. »
Elle entre dans l’informatique par défaut, portée par le besoin d’indépendance : « Mon rêve, c’était de faire du cinéma, mais mes parents ont refusé m’aider. Je devais me débrouiller. » La formation est exigeante. Elle persiste, sans adhésion profonde : « J’ai très vite déchanté… mais je suis têtue. Je voulais terminer, avoir mon diplôme, et partir. » Très tôt, elle expérimente une double violence : celle du genre et celle de l’origine. « On était cinq filles dans la promotion sur trente. Deux n’ont pas trouvé de stages. Une autre et moi. » Ce premier échec structure la suite. « J’ai compris que ça allait être plus compliqué pour moi. »
Elle compense par l’initiative. En parallèle de ses études, et pour payer son loyer, elle envoie huit lettres à des maisons d’édition pour proposer ses services de traduction de livres d’informatique. Cinq réponses positives. Elle commence à traduire ouvrage sur ouvrage, de l’anglais vers le français, pendant les week-ends et les vacances. C’est le premier modèle : l’indépendance par la compétence. Après son diplôme, elle entre chez Abalone Games pour développer une version en ligne du célèbre jeu Abalone. Très bien classée dans sa promotion, prix du mémoire de fin d’études (sur l’informatique au service du handicap), elle se retrouve payée 30 % de moins que ses camarades masculins. Un jour, son patron lui demande de taper un texte : « Je suis chef de projet », proteste-t-elle. Réponse : « Tu tapes plus vite. » Elle claque la porte. Et bascule vers l’écriture.
Sans réseau, sans plan de carrière, elle devient autrice pour les Éditions First. Elle assume ce choix à contre-courant. Pas de statut salarié, pas de congés, pas de sécurité, mais la liberté. Celle-ci lui permet d’explorer d’autres voies : création d’une société de speed-dating dès 2000, avant Meetic. « On faisait des soirées dans toute la France, sauf Paris. » Elle apparaît même dans un épisode de la série Un gars, une fille, dédié au speed-dating. Puis, nouveau départ : tour du monde, rêve d’Argentine, et retour.
Elle se reconvertit dans le tourisme, suit un master de luxe à Marne-la-Vallée, devient chef de produit pour les tours du monde. En parallèle, elle inspecte incognito les hôtels de prestige : « Auditrice mystère. Le rêve. » Mais lorsqu’elle tombe enceinte en 2008, elle est immédiatement placardisée. De nouveau, elle reprend le fil de l’écriture. Elle n’a jamais cessé. Elle vend des applications sur l’App Store : « Recettes, bien-être, sport, jeux… et aussi des livres-CD jeunesse, transformés en applis. »
En 2015 une série de fractures — personnelles, sociales, politiques — se conjuguent. Elle quitte son conjoint. Elle découvre une scène qui la choque : les attentats de Charlie Hebdo. « Je ne veux pas continuer comme ça. Peut-être, mourir demain en faisant quelque chose que je n’aime pas. ». Elle publie un livre avec Jérôme Colombain (France Info), devient chroniqueuse radio l’été. Elle connaît bien les écosystèmes politiques et médiatiques. Elle se reconvertit comme prof de yoga. Se forme aussi à l’écriture de scénario. Par un concours de circonstances, elle se rapproche de l’équipe d’« En Marche », alors en gestation. « Ils m’ont proposé de les rejoindre. On m’a dit que mon caractère ne passerait pas dans la cellule Tech. J’ai dit : pas grave. Je suis devenue bénévole, au départ en tant que prof de yoga. » Elle donne ses cours à l’équipe participe aux évènements et cuisine, aussi, parfois. On la surnomme « l’ambianceuse » du mouvement.
Cette visibilité lui colle à la peau. « Aujourd’hui, ça me porte parfois préjudice. Les gens googlent “En Marche” et ferment la porte. » Elle quitte la politique, en silence. Puis plonge. Agression, dépression, complications familiales. « J’ai étudié la question de près, je ne suis pas passée à l’acte, mais j’ai touché le fond. »
Sa reconstruction passe par un exil : les Canaries, puis Gand (Belgique), puis retour à Paris. « Je suis rentrée avec deux valises. À 44 ans, chez mes parents, dans ma chambre d’ado. » Et c’est là, à l’hiver 2022, qu’un nouveau sujet la saisit : ChatGPT. « J’ai tout de suite compris qu’il se passait quelque chose. » Elle se forme en autonomie, tous les jours. Envoie une note à son éditeur. Propose d’écrire ChatGPT pour les Nuls. Il hésite puis il accepte. Elle l’écrit en trois semaines. Le livre sort et il devient numéro 1 sur Amazon. « C’est mon troisième vrai best-seller en presque 30 ans. »
En parallèle, elle est recrutée comme « prompt engineer » dans une grosse entreprise à Sophia-Antipolis. « Une boîte d’astrologie et de voyance. Je ne savais pas qu’ils m’avaient fait venir pour virer des gens. On me regardait comme la Parisienne arrogante. » L’expérience tourne court. Elle part au bout de quelques mois, mais reste sur la Côte. Et enchaîne les missions ponctuelles : chez Palazzo, startup IA de Venus Williams ; Aivancity, en tant qu’enseignante. Elle continue à écrire. Six à sept livres par an. L’art du prompt pour les Nuls, Premier pas avec l’IA… Des formats pédagogiques, mais qui visent une autonomie réelle : « J’ai conçu le dernier pour les seniors, avec usage mobile, vraiment concret. »
Elle donne aussi des conférences, pour des associations, des institutions, et pour Nathan, produit du contenu pour Gloria (diversité, inclusion, LGBT), enseigne à la TIHS Business School. Un modèle économique éclaté, mais autonome. Elle ne se plaint pas : « Je ne suis pas dépensière. » Mais elle cherche un logement pérenne. « Mon propriétaire vend, je dois partir. » Elle envisage Cannes, peut-être un retour à la politique locale.
Quand on lui demande son livre récent préféré, elle évoque le dernier à paraître, Premier pas avec l’IA (Editions First) : « Le premier qui parle vraiment aux débutants, aux seniors, à ceux qui n’ont même pas d’ordi. » Quand on l’interroge sur ses modèles, à la question « quelles sont les personnes qui t’ont inspirée dans la carrière ? » Elle évoque notamment son amitié avec Cédric Villani, qu’elle décrit comme un soutien fidèle dans ses projets personnels, en particulier celui d’un long métrage. « Un jour où j’étais démotivée, il m’a dit : “Tu vas y arriver. Si Emmanuel Macron a réussi à se faire élire, tout est possible.” »
Elle revendique un statut d’indépendante. De survivante aussi. Son seul roman, autoédité, PRISMA, traduit en quatre langues, existe uniquement au format papier. « Je ne veux pas que l’IA l’ingurgite sans mon accord. » Elle cite un outil universitaire qui lui a permis de découvrir que ChatGPT pour les Nuls a été ingéré par les modèles, sans notification ni rémunération.
« J’écris. J’enseigne. Je transmets. Mais je suis lucide. Je suis une passeuse. Rien d’autre. » C’est cette lucidité, brute et désenchantée, qui fait la cohérence de son itinéraire. On pourrait y voir un parcours « discontinu ». Il faut y lire une capacité rare à capter le bon moment et à parler juste quand la technologie déborde tous les repères.
à propos de l'auteure: Pascale Caron est vice présidente de MWFI and Tech, Directrice de publication de Sowl Initiative. Elle est cheffe d'entreprise sur Monaco et dirige la société Yunova http://yunovaconsulting.com.





