De Saigon à l’intelligence artificielle : itinéraire d’une pionnière

Propos recueillis par Pascale Caron

Comment une enfant chinoise ayant grandi dans le tumulte de Saigon devient-elle chercheuse au MIT, pionnière de l’IA, entrepreneure tech et passeuse culturelle entre la France, la Chine et les États-Unis ? L’interview que m’a accordée Thérèse Vien est celle d’une vie traversée par l’exil, la reconstruction, l’innovation, la diplomatie économique et l’engagement sociétal. Une conversation libre et profonde, entre souvenirs et convictions.

Une enfance entre rizières, missionnaires et alertes diplomatiques

Thérèse Vien est chinoise. Son père est originaire de Shanghai, sa mère de Hong Kong. Elle passe ses jeunes années au Vietnam, dans un Saigon encore cosmopolite, où elle reçoit une éducation catholique au Couvent des Oiseaux. Elle garde un souvenir fort du père Paul Richard, missionnaire français au parcours incroyable :

« Il a été chassé du Tibet, de l’Inde, de la Chine… Il avait quitté son Jura natal à 16 ans. Il m’a transmis la rigueur, le courage, et cette idée que le savoir est un passeport. »

En 1973, son père comprend que la chute de Saigon est imminente. La famille part du Vietnam avec une valise chacun. Elle a 13 ans. Beaucoup de ses camarades d’école fuiront plus tard en hélicoptère depuis l’ambassade américaine.

« On est arrivés à Paris sans réseau. Mon père avait plus de 50 ans. Repartir à zéro, c’était un défi. »

Le restaurant Tong Yen et les premières leçons d’indépendance

À leur arrivée à Paris, la famille s’appuie sur un point d’ancrage : un cercle familial déjà installé, propriétaire du restaurant Tong Yen, à deux pas de l’Élysée. L’adresse est connue des habitués du pouvoir. Jacques Chirac y vient en famille, et le Tout-Paris politique et économique y dîne dans une ambiance feutrée.

Thérèse y travaille pendant les vacances scolaires. Elle recevait les clients, les plaçait, s’occupait du vestiaire et vendait des cigarettes et cigares ! : elle apprend à observer, à décoder les jeux d’influence, à flairer les rapports de force.

« Je vendais aussi des cigarettes et des cigares. Je faisais ma marge. J’arrivais à 400 francs de pourboire par soir. »

Les journées sont longues : service de 10 h à 15 h, pause, puis reprise de 18 h à minuit. Elle utilise l’intervalle pour se reposer brièvement, avant de retrouver certains clients dans les clubs huppés, comme l’Elysée Matignon ou Castel. Elle comprend très tôt que l’intelligence sociale est une forme d’intelligence stratégique.

« C’était un poste d’observation, et un test d’endurance. »

Mais elle n’envisage pas d’y rester. Ce monde de velours et de fumée n’est qu’un passage.

« Je voulais étudier. Viser plus haut. Tracer ma route. »

Math sup, Beaux-Arts, MIT : le triptyque formateur

Thérèse Vien intègre la classe de mathématiques supérieures du lycée Saint-Louis à Paris. Elle y côtoie une génération brillante, dont plusieurs deviendront dirigeants de grandes entreprises industrielles françaises. Curieuse, déterminée, elle choisit ensuite d’explorer l’architecture. Elle entre aux Beaux-Arts, où elle découvre l’harmonie entre dessin, espace et pensée structurelle.

C’est là qu’elle rencontre Jean-Marie Charpentier, architecte à la parole libre, qu’elle retrouvera bien plus tard dans un tournant décisif de sa trajectoire.

Très tôt fascinée par la technologie, elle saisit une opportunité rare : une bourse du ministère des Affaires étrangères, pour intégrer le MIT Media Lab, aux États-Unis, en 1983. Elle entre alors dans un monde où l’art, la science et l’informatique dialoguent sans hiérarchie.

« Ma thèse portait sur la création d’un logiciel pour les architectes. Je programmais en LISP, l’ancêtre des langages IA. On pouvait générer des plans, des modélisations 3D, et les intégrer dans l’environnement urbain sous forme de vidéos. »

Son projet intéresse immédiatement les industriels. Son travail est financé par plusieurs partenaires privés. En parallèle, elle a décroché un poste de « Resarch Assistant » et « Teaching Assistant », cumulant deux emplois sur le campus.

« Je gagnais 2 000 dollars par mois, en plus du “tuition waiver” : je n’avais donc pas à payer les frais d’inscription. Aujourd’hui, ils avoisinent les 80 000 dollars. Le MIT avait cette particularité rare, même aux États-Unis : toutes les disciplines y cohabitaient sur un même campus. L’école de médecine, l’ingénierie, les lettres, les arts… Et une fois admise, j’avais aussi accès aux cours d’Harvard.

C’était comme si, en France, on avait HEC, la Sorbonne et Médecine réunies au même endroit. Il nous a fallu quarante ans pour créer un équivalent : Paris-Saclay. »

Le Media Lab devient pour elle un laboratoire d’idées et un catalyseur d’audace.

« C’était un lieu unique. Là où l’art, l’architecture et la tech se rencontraient sans filtre. »

L’effervescence de la Silicon Valley

En 1995, Thérèse rejoint BroadVision, une des premières entreprises à proposer des solutions de personnalisation de la vente en ligne : e-Commerce. En avance sur son temps, la société développe des moteurs de recommandation et des plateformes de commerce électronique dynamiques.

« Je parlais d’algorithmes de recommandation à une France encore sur le Minitel. »

Elle est chargée d’ouvrir la filiale française. Elle incarne la marque, en assure la visibilité, et devient l’ambassadrice de cette révolution technologique dans un écosystème français encore sceptique.

Elle enchaîne ensuite avec iMediation, une startup spécialisée dans l’affiliation et le ciblage publicitaire. Elle y décroche un premier contrat majeur avec Cegetel Entreprises, pour un montant d’un million d’euros. Ce contrat ouvre la voie à plusieurs levées de fonds spectaculaires : 10, puis 40, puis 100 millions d’euros. L’euphorie est palpable. Jusqu’au krach.

« La bulle a explosé. Et tout s’est arrêté. C’était le jeu. Il fallait savoir rebondir. »

Elle rebondit immédiatement. Elle fonde avec son ex-mari EZ Login aux États-Unis, un portail financier dédié à la gestion sécurisée des identifiants. La société est rapidement revendue avec succès, à un moment où le marché redéfinit ses priorités vers la sécurité numérique.

Retour à l’architecture, diplomatie économique et Chine

Revenue à Paris après la vente de sa startup, Thérèse Vien croise par hasard l’architecte Jean-Marie Charpentier à un feu rouge, quai d’Orsay. Une rencontre inattendue, mais symbolique : elle l’avait connu bien plus tôt, alors qu’elle était encore étudiante en architecture, lors d’une visite sur les villes nouvelles autour de Paris. C’est ainsi qu’elle découvre, dans les années 80, les prémices de ce qui deviendra l’un des grands cabinets d’architecture français.

Des années plus tard, il lui lance avec malice :

« L’architecture, c’est comme le vélo. Ça ne s’oublie pas. »

Il lui propose de rejoindre son agence pour développer le marché chinois, lui qui avait réalisé l’opéra de Shanghai. Elle accepte. Elle redevient architecte, mais dans un rôle à sa mesure : elle coordonne les équipes en phase concours, monte des projets stratégiques, négocie les appels d’offres, prépare les dossiers de candidatures.

Elle travaille notamment sur le le Premier Centre de R&D de Saint-Gobain et L’Oréal à Shanghai, la rénovation du siège d’Areva rue Lafayette à Paris ou le siège social de Dassault Systèmes à Vélizy. Elle joue un rôle d’interface entre les partenaires publics et privés, français et chinois. Elle permet également à Charpentier de réintégrer les délégations présidentielles françaises en Chine : Chirac en 2005, Sarkozy en 2007, Hollande en 2015, Macron en 2018.

« J’ai retrouvé dans ces missions le lien entre culture, industrie et diplomatie. »

Jean-Marie Charpentier restera, selon ses mots, la figure la plus inspirante de sa trajectoire professionnelle.

Chasseuse de têtes entre Shanghai et Paris

En 2014, Thérèse Vien rejoint Bo-Le & Associates, un cabinet de recrutement d’origine chinoise implanté à Shanghai, spécialisé dans le placement de profils internationaux pour des groupes industriels et technologiques. Elle y développe le portefeuille client, avec un focus sur les grands comptes européens en Asie.

Elle pilote notamment la relation avec Saint-Gobain Asie-Pacifique ou JC Decaux, Thalès, etc., tout en vivant entre Paris et Shanghai. Ce double ancrage lui permet d’orchestrer des missions de chasse complexes, dans des contextes interculturels exigeants.

« J’avais deux écosystèmes, deux fuseaux horaires, deux styles de management. Et c’était fluide. »

Mais en 2020, la pandémie de Covid-19 interrompt brutalement cette dynamique. Les frontières se ferment, les marchés se replient, la mobilité internationale s’effondre. Le cabinet est racheté, recentré sur le marché domestique chinois, vidé de sa dimension globale.

Thérèse rentre en France, contrainte, mais sans amertume.

« Ce n’était pas la fin d’un cycle. C’était le début d’un autre. »

L’engagement dans la santé mentale et l’IA

Depuis, elle investit dans des startups à impact. Notamment une, qui travaille sur des IRM pour prédire les risques de dégénérescence cognitive.

« Je n’ai pas fondé de startup IA. Mais j’en soutiens qui savent utiliser l’IA au bon endroit. »

Vers une autobiographie, entre mémoire et résilience

Aujourd’hui, Thérèse voyage entre l’Asie du Sud-Est et l’Europe. Elle prépare un livre autobiographique.

« J’ai connu trois moments dans ma vie où j’ai tout perdu : le toit, le réseau, le travail. Et j’ai toujours su rebondir. »

Un livre de chevet ?

Elle recommande The Troublemaker, de Mark Clifford, sur Jimmy Lai, fondateur de Giordano, d’Apple Daily, Next et figure de la dissidence hongkongaise. « Il est resté à Hong Kong alors qu’il pouvait partir. C’est un héros. »

Et quand on lui demande sa devise, elle répond simplement :

« Never give up. Il faut oser. The sky is the limit. »

Pour en savoir plus, regardez son TEDX

 

A propos de l’auteur : Pascale Caron est membre du comité de MWF Institute et spécialiste de la technologie dans le domaine de la santé. Elle est CEO de la société Yunova Pharma, implantée depuis 2020 à Monaco et commercialise des compléments alimentaires dans la Neurologie.

Pascale est également directrice de rédaction de Sowl-initiative.


[Mode] inclusive

Interview de Awa Sagna, fondatrice de Peuhl Fulani basée à Montpellier.

By Pascale Caron

Awa est une personne qui a eu plusieurs vies : tour à tour championne de boxe française, top model pour Cartier ou Thierry Mugler, publiciste pour Publicis ou le groupe RTL, et Chroniqueuse TV et en ligne. En 2019 elle se lance en tant que chef d’entreprise et crée la marque « Peulh Fulani », dédiée à sa tante, la regrettée Katoucha Niane, muse d’YSL que l’on surnommait la petite princesse Peulh.

Startup innovante née entre Montpellier, Paris et Dakar, Peulh Fulani compte bien dynamiser le secteur du textile et du e-commerce français. Elle a pour volonté d’imposer ses maillots de bain, haut de gamme, en matières 100 % écologiques fabriquées à partir de bouteilles de plastique. Influencée par la haute couture française et la culture Peulh, c’est le mariage de 2 pays, entre savoir-faire traditionnel africain, et technologique numérique.

Elle a été sélectionnée par l’incubateur Sprint, soutenu par la Fondation Chanel, pour accélérer son développement au Sénégal. En mars 2022, elle est lauréate du « Pass Africa Initiative » de BPI France et du Conseil Présidentiel Africain. Elle est nommée parmi les Tops 500 qui bâtissent l’Afrique de demain par le magazine D’Afrique du Sud « Tropics ».

En juillet 2022 c’est Jean Christophe Tortora, PDG de la Tribune, touché par son histoire, qui lui offre d’ouvrir le forum « Women Future Méditerranée ». Elle est également mise à l’honneur dans le magazine ELLE qui lui consacre un article sur ses multiples vies.

Engagée dans une démarche d’entrepreneuriat responsable, elle fonde en parallèle la « Maison de l’Afrique — Berceau de l’Humanité » pour soutenir les artistes et les jeunes startups qui souhaitent se développer entre la France et l’Afrique.

Je l’ai rencontrée lors d’un comité « Label Initiative Remarquable » Initiative France, au cours duquel nous lui avions décerné le label et j’ai eu envie d’en savoir plus.

 

Peux-tu nous parler de ton parcours et comment as-tu créé ta société ?

Je suis née à Paris au sein d’une famille nombreuse et aimante. J’ai été façonnée par des femmes. Tout d’abord Catherine Noël, qui, en m’enseignant la danse, m’a appris à être à l’aise avec mon corps tout en étant ancrée au sol.

Adèle Badgi du ballet Niaba, au New Morning à Paris, m’a inculqué ensuite le Sabar, une danse sénégalaise aérienne, tout l’inverse de mes débuts.

Dans mes années lycée, j’ai croisé la route d’une professeure de boxe française, Sylvie Leriche, qui m’a emmenée jusqu’aux championnats de France. C’est une grande fierté d’avoir été aux championnats de France à Liévin avec mes camarades du Lycée Charles Baudelaire.

Et puis j’ai rencontré Almen Gibirila, à Clichy dans un petit atelier mode. Elle m’a fait connaitre le monde de la mode, m’a permis de défiler, et j’ai appris à prendre confiance en moi et à m’imposer.

Ces quatre femmes ont contribué chacune à faire de moi la personne que je suis devenue. Puis très vite, un personnage fondateur est arrivé dans ma vie : Tata Katoucha, muse d’Yves Saint Laurent, qui va m’inculquer la posture. « Il faut être belle et en avoir dans la tête », me disait-elle. J’ai eu la chance de défiler avec elle au musée du Quai Branly sur le thème de l’Afrique. Elle a eu un destin tragique et a disparu en février 2008. Elle était très engagée contre l’excision et l’autonomie des femmes. Par la suite, j’ai défilé pour Saint-Laurent, Cartier, Mugler… à New York, Londres, Paris, Milan.

Ma vie a changé de cap quand j’ai rencontré Hedwig Dethée, qui me propose de le rejoindre dans le monde de la publicité, et d’interviewer les responsables de marques. Je décide de quitter l’univers de la mode à un moment où j’étais au top de ma carrière, contre la volonté de ma mère. Il m’apprend un nouveau métier, crée une télévision, me met à l’écran. Très vite, je produis des émissions au carrefour du design de la mode et de la culture, afin de séduire les annonceurs. On est en 2006 et malheureusement peu de temps après mon mentor décède.

À cette époque, je rencontre mon mari que je suis tout d’abord en Normandie, puis à Montpellier. C’est là que je me lance dans la radio, pour Fun Radio, RTL2 et plus tard RTS. Je crée des spots publicitaires sur mesure pour les marques locales.

À la suite d’une rencontre avec Antoine Rémy de Groupon, au « Café Riche », mon QG à Montpellier, j’embrasse une carrière dans le Web. « Vous êtes une preneuse de risque, rejoignez Groupon ! ». Je les rejoins donc à Montpellier puis Paris.

Je rallie finalement le groupe Publicis en 2017, avec à sa tête Maurice Levy : ça a été un honneur pour moi de travailler pour lui. J’y ai approfondi mes compétences Web sur Google et Facebook.

En 2019, je décide de me lancer dans l’entrepreneuriat en combinant tous mes métiers mode, communication, web et humanitaire.

 

C’est à ce moment-là que tu as créé « Peulh Fulani » ?

Oui. J’ai fondé une marque inclusive de maillots de bain 100 % écoresponsables, adaptée à toutes les carnations de peaux et à toutes les morphologies. Les Peuhls sont une ethnie nomade d’Afrique de l’Ouest. Ils ont des tatouages sur le visage et sur le corps que nous avons reproduits, sur du polyester recyclé. Je travaille actuellement avec deux usines en France et au Portugal. J’ambitionne d’établir mes propres outils de production en France et en Afrique. La filière du textile est un secteur à dynamiser en misant sur les nouvelles technologies qui permettent aujourd’hui d’être créatif et innovant, tout en protégeant l’environnement.

Où en es-tu dans l’évolution de la société ?

La levée de fonds a été un parcours semé d’embuches, mais nous avons finalement récolté le financement. Je vais pouvoir travailler sur la prochaine collection 2023, qui sera sur le thème des pharaonnes. Un de mes rêves est d’organiser un défilé inclusif, pour toutes les femmes de 16 à 60.

 

Quelles sont les personnes qui t’ont inspirée dans ta carrière ?

Je pense en premier lieu à ma tante Katoucha, qui est partie trop jeune en 2008. Surnommée « la petite princesse Peulh », elle a été le 1er top model noir et égérie d’Yves Saint-Laurent. Ses combats pour l’excision m’ont inspiré. Son image de femme forte en transformation perpétuelle m’accompagne encore aujourd’hui.

Une autre personnalité fascinante, c’est Michèle Obama. Elle n’a pas seulement été l’épouse du 44e président des États-Unis, la première « First Lady » noire de l’histoire de ce pays et la mère de famille que l’on connait. Durant les deux mandats présidentiels de son mari, elle s’est engagée pour de nombreuses causes : comme la lutte contre l’obésité, les droits des personnes LGBT ou l’éducation des jeunes filles dans le monde. Elle est un modèle pour moi.

La dernière est Simone Veil, sa force malgré sa vie difficile et ses sacrifices m’ont guidée.

 

Aurais-tu un endroit dans le monde, que tu aimerais nous partager ?

Je pense à une petite plage incroyable à Bali, qui s’appelle Jimbaràn. Elle fait du bien et apporte de très belles énergies. J’ai également le village de Djiragone en Casamance au Sénégal, le meilleur endroit pour se ressourcer au cœur de la nature, en mangeant un bon Thiéboudiène.

 

En conclusion aurais-tu une devise ou un mantra ?

Mon mantra c’est « Ubuntu », une philosophie africaine qui signifie :

« Nous ne sommes rien sans le partage avec les autres ».

A propos de l’auteur : Pascale Caron, membre du bureau MWF Institute est CEO de la société Yunova Pharma, implantée depuis 2020 à Monaco et commercialise des compléments alimentaires dans la Neurologie. Pascale est également directrice de rédaction de Sowl-initiative.