Rencontre avec Isabelle Rome : une parole libre face aux défis de l’égalité femmes-hommes

Novotel Monaco & Lycée Rainier III — 20 novembre

La rencontre organisée par le Comité des droits des femmes de Monaco et modérée par Céline Cottalorda, a proposé un moment d’échanges dense et incarné avec Isabelle Rome: Magistrate, ancienne ministre de l’égalité femmes-hommes, et aujourd’hui ambassadrice pour les droits de l’homme. Son intervention avec les associations le matin, suivie d’une conférence le soir au Lycée Rainier III, a offert un panorama lucide des politiques publiques françaises, mais aussi une plongée sensible dans quarante ans d’engagement au service des plus vulnérables.

Une trajectoire marquée par le terrain

Isabelle Rome ouvre son propos en rappelant l’importance d’un travail collectif entre institutions, associations et acteurs du territoire. Cette approche, dit-elle, est née de son premier poste à 23 ans. Nommée juge d’application des peines dans les prisons lyonnaises, elle découvre la réalité brute des existences cabossées : misère sociale, violences, addictions, troubles psychiatriques, échecs de réinsertion.

Ce choc fondateur installe chez elle une conviction durable : la justice ne peut agir efficacement que si elle coopère avec les acteurs sociaux, médicaux, associatifs et territoriaux.

Elle raconte également sa longue proximité avec les publics en marge : toxicomanes, réfugiés, personnes hospitalisées en psychiatrie. Une question émerge : comment garantir les droits fondamentaux des personnes vulnérables lorsqu’elles n’ont plus les moyens de les revendiquer ?
Cette interrogation guidera l’ensemble de sa carrière.

L’irruption tardive, mais déterminante de la question des violences faites aux femmes

C’est à l’âge de 40 ans qu’Isabelle Rome prend la mesure du fléau des violences faites aux femmes. Présidente de cour d’assises, elle juge des féminicides, des viols, des agressions sexuelles.
Le constat est implacable : la violence envers les femmes est massive, systémique et structurelle.

Elle cite les données françaises : 80 % des victimes de viols sont des femmes ; 80 % des homicides conjugaux visent des femmes. Selon elle, toute politique égalitaire passe par une réduction drastique des violences. Peut-on réellement parler d’égalité lorsque les rapports sociaux restent imprégnés d’une violence séculaire envers les femmes ?

Une lecture structurelle : l’apport de la Convention d’Istanbul

Pour appuyer son propos, Isabelle Rome renvoie au texte fondateur : la Convention d’Istanbul. Son préambule reconnaît explicitement que la violence contre les femmes est un phénomène structurel, ancré dans l’organisation des sociétés. Cette reconnaissance change tout : elle oblige les États à mettre en place des politiques cohérentes, articulant prévention, protection et répression.

Cela pose une question essentielle : comment faire évoluer les mentalités si la société reproduit des modèles violents depuis des siècles ?

Le rôle du droit : quotas, parité et modernisation des pratiques

Isabelle Rome revient longuement sur les avancées législatives françaises. L’introduction des lois sur la parité dans les années 2000 constitue un tournant historique.
Avant ces lois, l’Assemblée nationale ne comptait que 11 % de femmes députées.
Aujourd’hui, elles sont 37 %. Elle rappelle également la loi imposant 40 % de femmes dans les conseils d’administration des entreprises cotées, positionnant la France parmi les pays les plus avancés. L’arrivée des femmes dans ces sphères n’a pas affaibli les compétences : elle a brisé des cercles d’entre-soi.

Une question souterraine émerge : pourquoi la compétence féminine doit-elle encore être justifiée, quand celle des hommes ne l’est jamais ?

L’égalité professionnelle dans les administrations

La loi de transformation publique de 2019 oblige chaque ministère à élaborer un plan d’égalité femmes-hommes et à mettre en place des cellules d’écoute pour les victimes de discriminations.

Isabelle Rome insiste :
« ce type de politique améliore le fonctionnement global des organisations, au-delà de l’objectif égalitaire. »
Travailler sur l’équilibre vie professionnelle/vie personnelle bénéficie à tous. Les politiques d’égalité deviennent ainsi des leviers de modernisation.

Cette approche invite à interroger nos modèles managériaux : comment intégrer durablement l’égalité comme critère de qualité organisationnelle ?

Mesurer pour transformer : l’exemple de l’index égalité

L’Index Égalité, obligatoire pour les entreprises de plus de 50 salariés, impose un score minimal de 75/100 sous peine de sanctions. Là encore, Isabelle Rome insiste sur la logique statistique :
« Ce qui ne se compte pas ne compte pas. »

Elle décrit le plafond de verre observé dans la magistrature : profession féminisée à 70 % mais seulement 30 % de femmes aux plus hauts postes. Le décrochage survient autour de 43 ans et ne se rattrape jamais.

Cette mécanique interroge : comment maintenir les trajectoires professionnelles des femmes lorsqu’elles entrent dans la période où charges familiales et responsabilités professionnelles se cumulent ?

Le plan « Toutes et tous égaux »

Lancé en 2023, ce plan comporte 160 mesures et s’articule autour de quatre axes :

  1. Égalité professionnelle et économique.
  2. Lutte contre les violences.
  3. Santé des femmes.
  4. Éducation à l’égalité.

Cette architecture reflète une vision globale : l’égalité se construit dans le droit, dans les pratiques, dans les corps et dans les représentations.

Les violences : un chantier majeur

Isabelle Rome revient sur un moment clé : le Grenelle des violences conjugales en 2019.
Cette mobilisation a permis : des lois structurantes ; une amélioration massive des formations pour policiers, gendarmes, magistrats et médecins ; une compréhension nouvelle du phénomène d’emprise.

Elle explique que la psychologie a nourri le droit. La compréhension de l’emprise a transformé la manière d’interpréter les retraits de plaintes et les comportements ambivalents des victimes.

Elle pose une question essentielle : comment protéger une personne qui n’a plus conscience du danger qu’elle encourt ?

L’évolution des lois sur l’emprise et la protection des victimes

Plusieurs avancées majeures ont été obtenues : possibilité pour les médecins de révéler des violences en cas de danger vital ; réduction des délais d’ordonnances de protection (de 40 jours à 6 jours, voire 48 heures) ; mise en place du bracelet antirapprochement ; renforcement des téléphones « grave danger ».

Ces dispositifs incarnent une justice plus réactive et plus connectée aux réalités sociales.

La prise en compte des enfants : un changement de paradigme

Longtemps, les enfants témoins étaient considérés comme extérieurs au conflit conjugal.
Or la recherche montre qu’un enfant exposé à des violences conjugales subit un traumatisme comparable à celui vécu en zone de guerre.

Depuis 2021, ces enfants sont juridiquement reconnus comme victimes. Cette évolution impose de revisiter l’exercice de l’autorité parentale dans ces situations.

Interdiction des médiations en cas de violences

Isabelle Rome rappelle un point clé : la médiation est incompatible avec une relation de domination.
Le déséquilibre psychologique et matériel rend impossible la négociation.
La médiation pénale et la médiation familiale sont désormais interdites dans ces cas.

Le besoin de formations continues

Selon Isabelle Rome, certains juges pensent encore « ne pas avoir besoin de formation après trente ans d’expérience ».
Pourtant, comprendre l’emprise, la domination, les effets sur les enfants, la psychologie du pouvoir violent nécessite une mise à jour régulière.
La spécialisation des cours dédiées aux violences intrafamiliales répond à cette exigence.

Santé des femmes : une dimension trop longtemps négligée

Dans son plan, Isabelle

Rome a défendu un chapitre dédié à la santé des femmes.
Elle évoque plusieurs sujets :
– la précarité menstruelle, encore peu reconnue ;
– le coût des protections ;
– les expérimentations de distribution gratuite dans les universités ;
– le débat sur les congés menstruels en cas de règles incapacitantes ;
– l’endométriose, longtemps invisibilisée, diagnostiquée en moyenne après 7 ans.

Elle insiste sur l’importance d’intégrer les inégalités territoriales, par exemple en facilitant l’accès aux consultations gynécologiques via des structures mobiles en zones rurales.

Cette ouverture invite une question : comment rendre la santé des femmes accessible, continue et non conditionnée à des contraintes territoriales ou sociales ?

Femmes dans la tech : un champ de bataille emblématique

Au fil de son intervention, Isabelle Rome élargit la réflexion à un terrain qui concentre à la fois les espoirs et les résistances : la place des femmes dans la tech. Pour elle, le numérique et les technologies ne sont pas un secteur comme les autres. Ils structurent désormais l’économie, l’emploi, l’information, la démocratie. Laisser ce champ se développer sans les femmes, c’est accepter de construire le monde de demain avec la moitié seulement des talents disponibles.

Elle insiste sur un point clé : les mécanismes à l’œuvre dans les violences, les discriminations ou les plafonds de verre se retrouvent aussi dans les entreprises technologiques, les grandes écoles d’ingénieurs, les start-ups et les géants du numérique. Les biais ne sont pas seulement individuels, ils sont organisationnels, culturels et symboliques. Comment s’étonner alors que les algorithmes reproduisent des stéréotypes, si les équipes qui les conçoivent ne  sont ni mixtes ni diversifiées ?

Isabelle Rome rappelle que la question n’est pas seulement celle de l’accès aux métiers tech, mais aussi de la capacité à exercer le pouvoir dans ces secteurs. Si les femmes restent minoritaires dans les comités exécutifs, les boards et les directions produits, leur influence sur les grandes orientations technologiques demeurera limitée. Là encore, les outils juridiques de parité, de transparence et de gouvernance inclusive peuvent jouer un rôle. Mais suffisent-ils à transformer des cultures d’ingénierie encore marquées par l’entre-soi masculin ?

La diplomatie féministe qu’elle défend rejoint ici les préoccupations des femmes engagées dans l’écosystème numérique. Elle souligne l’importance : des modèles féminins visibles dans les métiers de la data, du cloud, de la cybersécurité, de l’IA ; des politiques de recrutement et de promotion qui ne se contentent pas d’afficher des intentions, mais fixent des objectifs mesurables ; de la formation initiale, dès le collège et le lycée, pour lutter contre l’autocensure et les stéréotypes qui éloignent les jeunes filles des filières scientifiques et informatiques.

Pour moi qui évolue dans la tech, ce passage résonne comme un appel. La question n’est plus seulement : comment « ouvrir » les portes des métiers technologiques ? Elle devient : qui programme le monde dans lequel nous allons vivre et selon quelles valeurs ?

Cette réflexion rejoint un combat plus large, porté par de nombreuses professionnelles de la tech : faire de la mixité un principe de conception des technologies, et non un ajustement a posteriori. Comment garantir que les futurs systèmes d’IA, les plateformes numériques, les outils de décision automatisés intègrent dès leur conception les enjeux de mixité, de non-discrimination et de respect des droits fondamentaux ?

En reliant les politiques publiques d’égalité, la lutte contre les violences faites aux femmes et la question de la place des femmes dans la tech, Isabelle Rome trace une ligne de force. Sans femmes aux postes où se décident les architectures numériques, les lois d’aujourd’hui risquent de se heurter aux logiciels de demain.

 

A propos de l’auteur : Pascale Caron est membre du comité de MWF Institute et spécialiste de la technologie dans le domaine de la santé. Elle est CEO de la société Yunova Pharma, implantée depuis 2020 à Monaco et commercialise des compléments alimentaires dans la Neurologie.

Pascale est également directrice de rédaction de Sowl-initiative. en photo avec de droite à gauche: Patricia Cressot Présidente et Johanna Damar Vice Présidente