Femme dans la Tech

Adelina Prokhorova, cofondatrice de Legapass : coder la mémoire, sécuriser l’héritage numérique

Propos recueillis par Pascale Caron

Dans l’univers feutré du notariat, peu de trajectoires ressemblent à celle d’Adelina Prokhorova. Née à Smolensk, entre Moscou et Minsk, arrivée seule en France à dix-huit ans pour étudier l’informatique, elle incarne cette génération d’ingénieures pour qui le code n’est pas une fin en soi, mais un levier pour transformer des métiers traditionnels. Cofondatrice de Legapass, legaltech française spécialisée dans la conformité des notaires et la recherche d’actifs omis en matière successorale, elle opère à l’intersection du droit, de la technologie et de l’intime.

Son parcours éclaire une conviction forte : l’informatique est un langage universel qui permet d’entrer dans n’importe quel métier, à condition d’en respecter les règles et la culture.

De Smolensk à Grenoble : apprendre à penser dans une autre langue

Adelina grandit dans une ville de l’ouest russe, marquée par une culture scientifique solide mais où les femmes restent minoritaires dans les filières informatiques. Son intérêt pour le code naît très tôt, presque par imprégnation. Son grand-père démonte des ordinateurs, bricole, observe. Elle regarde, questionne, apprend.

À l’école, elle trouve un professeur prêt à lui donner des cours particuliers. La décision s’affirme. Ce sera l’informatique.

À dix-huit ans, elle quitte son pays pour rejoindre l’Université Grenoble Alpes, alors encore connue sous le nom d’Université Joseph Fourier. Officiellement, elle possède le niveau B2 en français requis pour l’inscription. En pratique, elle mesure rapidement l’écart entre le diplôme linguistique et la réalité quotidienne.

Elle pourrait basculer en anglais. Elle choisit l’immersion totale. Peu d’étudiants étrangers autour d’elle. Elle se force à parler français. Cette langue devient progressivement sa seconde langue, au point qu’elle dit aujourd’hui la manier mieux que le russe, qu’elle commence à oublier.

Ce déplacement géographique et linguistique constitue sa première grande rupture. Elle apprend à s’adapter, à reconstruire des repères, à penser dans un autre cadre culturel. Cette plasticité cognitive irrigue encore aujourd’hui son approche entrepreneuriale.

L’informatique comme clé d’entrée dans les métiers

Après sa licence à Grenoble, elle poursuit en master, dont la seconde année s’effectue en Allemagne, à l’université de Karlsruhe, en pleine période Covid. L’expérience la forme, mais ne la convainc pas de s’y installer. Elle revient en France et rejoint Qwant, moteur de recherche français positionné sur la protection des données.

Cette étape est déterminante. Elle y découvre la complexité d’un produit technologique à grande échelle et la nécessité de comprendre les usages réels derrière les lignes de code. Elle insiste sur un point : travailler dans l’informatique oblige à apprendre le métier du client.

Que l’on intervienne en médecine, en finance ou en notariat, le développeur ne peut se contenter d’écrire du code. Il doit intégrer les contraintes juridiques, réglementaires et opérationnelles du secteur. L’informatique devient alors un outil d’hybridation des savoirs.

Cette transversalité la fascine. Elle regrette d’ailleurs que trop de jeunes filles se détournent de ces filières par crainte de « passer leur vie derrière un écran ». À ses yeux, l’enjeu n’est pas de rester derrière l’ordinateur, mais d’automatiser ce qui peut l’être pour libérer du temps et de la valeur.

La genèse de Legapass : quand l’intime devient projet

La création de Legapass ne relève pas d’une opportunité de marché abstraite. Elle s’enracine dans une expérience personnelle. Lorsqu’Adelina perd son père, celui-ci, hospitalisé et conscient de l’issue imminente, lui transmet ses codes d’accès numériques. L’objectif n’est pas financier. Il s’agit de récupérer des photos, des souvenirs, une mémoire.

Ce moment agit comme un révélateur. Que devient notre patrimoine numérique après notre décès ? Qui a accès à nos comptes ? Comment retrouver des actifs dont l’existence même peut être ignorée par les proches ?

À l’ère des plateformes, des comptes bancaires en ligne, des cryptoactifs et des services dématérialisés, la succession ne se limite plus aux biens tangibles. Elle inclut un ensemble d’éléments numériques souvent dispersés et mal documentés.

Avec ses associés, Adelina imagine d’abord un service destiné aux particuliers, en lien avec les notaires, pour organiser la transmission du patrimoine numérique. Très vite, une difficulté apparaît : « vendre la mort » est un exercice délicat. Peu de personnes souhaitent anticiper ce sujet.

Le pivot stratégique s’impose. Plutôt que de cibler directement les familles, Legapass choisit de travailler au plus près des notaires, sur leurs problématiques concrètes.

Successions et actifs omis : enquêter comme des généalogistes numériques

Dans les dossiers successoraux, les notaires se heurtent régulièrement à une impasse : des familles sont persuadées que le défunt détenait des actifs, mais aucun document ne permet d’en attester. Les recherches sont longues, fragmentées, parfois infructueuses.

Legapass développe des outils pour accompagner ces investigations. Adelina décrit leur travail comme celui de généalogistes numériques. Il s’agit de reconstituer la trajectoire d’une personne : lieux de résidence, établissements bancaires potentiels, traces administratives, historiques de vie.

Chaque dossier devient une énigme. L’informatique ne remplace pas l’analyse humaine, elle la structure. Les données sont croisées, les indices consolidés, les pistes hiérarchisées. L’objectif est clair : permettre au notaire de sécuriser la liquidation de la succession et d’apporter des réponses aux héritiers.

Au-delà de la recherche d’actifs, Legapass intervient également sur les enjeux de conformité, notamment en matière de lutte contre le blanchiment et le financement du terrorisme. Le notariat, soumis à des obligations croissantes, doit documenter et tracer ses diligences. Les outils technologiques deviennent alors des alliés pour réduire le risque et standardiser les processus.

Adelina insiste sur un principe : ne jamais créer de friction inutile. Les solutions doivent s’intégrer aux logiciels métiers existants, s’aligner sur les pratiques des études notariales et respecter leur cadre réglementaire. La technologie n’est acceptable que si elle s’insère sans rupture dans l’écosystème professionnel.

Intelligence artificielle : orchestrer, ne pas subir

Interrogée sur l’intelligence artificielle, Adelina adopte une position pragmatique. Pour elle, l’IA n’est plus une option. « Sans ça, on ne peut plus rien faire. » Mais elle refuse toute posture technophile naïve.

Elle parle d’orchestration. L’entrepreneur ou le développeur doit rester maître des outils. Les agents d’IA peuvent assister, analyser, proposer. Ils ne doivent pas décider seuls. La vigilance reste centrale, en particulier dans des domaines sensibles comme les successions ou la conformité réglementaire.

Cette exigence de contrôle se retrouve dans sa vision de l’éducation numérique. Mère d’un enfant de trois ans, elle n’envisage ni interdiction totale ni exposition incontrôlée. L’enjeu, dit-elle, sera d’apprendre à utiliser intelligemment les outils, à vérifier l’information, à limiter le partage de données personnelles.

Dans un contexte où la surexposition des enfants sur les réseaux sociaux devient un sujet sociétal majeur, sa prudence témoigne d’une conscience aiguë des risques systémiques.

Construire son chemin : la stratégie des petits pas

Adelina ne se reconnaît pas dans les récits héroïques fondés sur une ambition démesurée et immédiate. Elle avance par paliers. Son mantra est simple : « C’est moi qui construis mon chemin. »

Elle n’a jamais rêvé de devenir une figure mondiale de la Tech. Elle s’est fixé des objectifs atteignables, les uns après les autres. Partir étudier en France. Obtenir son diplôme. Trouver un CDI. Changer de pays. Se lancer dans l’entrepreneuriat malgré la présence d’un enfant en bas âge.

Cette méthode, fondée sur la décomposition des tâches complexes en étapes plus petites, rejoint les principes de la psychologie de la performance : renforcer la confiance par l’accumulation de succès intermédiaires. Loin d’être modeste, cette stratégie traduit une compréhension fine des dynamiques de progression.

Elle reconnaît l’inspiration que peut représenter un associé ou un mentor, mais refuse toute généralisation simpliste sur les différences entre femmes et hommes. Chaque trajectoire est singulière. Le moteur reste intérieur.

Lire pour changer d’univers

Adelina lit peu, faute de temps, mais elle mentionne un ouvrage qui l’accompagne depuis quelque temps : Shantaram. Roman-fleuve relatant l’histoire d’un Australien évadé de prison et réfugié en Inde, le livre l’immerge dans un univers radicalement différent du sien.

Elle y cherche moins une méthode qu’un déplacement du regard. Sortir de son cadre quotidien. Explorer d’autres cultures, d’autres rapports au monde. Cette ouverture nourrit indirectement sa capacité d’adaptation et sa curiosité professionnelle.

Une legaltech ancrée dans le réel

Ce qui frappe dans le parcours d’Adelina, c’est la cohérence entre l’expérience personnelle, la formation technique et la compréhension fine d’un métier traditionnel. Legapass ne se présente pas comme une plateforme disruptive au sens caricatural du terme. Elle se construit dans le dialogue avec les notaires, au rythme de leurs contraintes.

Dans un contexte où la régulation se renforce, où les obligations de conformité se multiplient et où le patrimoine numérique prend une place croissante dans les successions, la proposition de valeur apparaît structurante. Sécuriser, documenter, retrouver.

 


Femmes dans la [TECH]

Tech4Elles (WHAT06) : structurer le mentorat pour ouvrir les métiers du numérique aux jeunes filles

Propos recueillis par Pascale Caron

À l’occasion de la Journée de la Femme Digitale, organisée le 17 avril à MonacoTech, l’association WHAT06 (Women Hackers Action Tank 06) mettra en lumière l’un de ses projets structurants : Tech4Elles.
Une initiative pensée non comme une opération de communication, mais comme un dispositif opérationnel de mentorat visant à réduire l’autocensure, favoriser l’orientation des jeunes filles vers les métiers technologiques et créer des passerelles humaines entre générations.

Tech4Elles ne cherche pas à « vendre » la Tech. Le projet vise d’abord à rendre ces métiers visibles, compréhensibles et incarnés. Il s’agit de permettre à une jeune fille de dialoguer avec une femme qui exerce réellement un métier du numérique. Cette rencontre constitue souvent le premier déclencheur.

Un problème structurel de projection, avant un problème de compétences

Malgré l’abondance de discours sur la mixité, les filières numériques restent très majoritairement masculines. Les statistiques montrent une réalité persistante : les femmes demeurent minoritaires dans les métiers de l’ingénierie, de la donnée, de la cybersécurité ou de l’intelligence artificielle. Cette situation ne reflète pas un déficit de capacité, mais un déficit de projection.

Très tôt, de nombreuses jeunes filles cessent d’envisager ces carrières, non parce qu’elles s’en estiment incapables, mais parce qu’elles n’identifient aucun modèle auquel se raccrocher. Les métiers restent flous, abstraits, parfois associés à des stéréotypes de solitude, de technicité extrême ou de déconnexion sociale.

C’est précisément ce point d’entrée que WHAT06 a choisi d’adresser. Le Women Hackers Action Tank 06, s’est construit autour d’une logique simple : l’inclusion ne progresse pas par injonction, mais par mécanismes concrets. Le collectif fédère des professionnelles du numérique qui partagent la conviction que l’accès aux métiers technologiques commence par l’accès à l’information, aux échanges et aux rôles modèles. Au fil des années, l’association a développé des actions de sensibilisation, des ateliers, des rencontres, mais aussi des projets numériques. Tech4Elles s’inscrit comme l’aboutissement logique de cette démarche.

Tech4Elles : une plateforme de mentorat pensée comme infrastructure sociale

Tech4Elles est une application mobile dont la fonction première est la mise en relation entre des lycéennes et des marraines issues des métiers de la Tech. Ces marraines exercent dans des domaines variés : développement logiciel, data, intelligence artificielle, cybersécurité, cloud, systèmes d’information, design numérique ou produit.

La logique est volontairement simple. Une jeune fille crée un profil, renseigne ses centres d’intérêt, ses questions, ses hésitations. Une marraine décrit son parcours, son métier, ses domaines de compétence. Un système de matching permet ensuite de proposer des binômes pertinents.

L’application n’a pas vocation à structurer la relation dans le temps. Elle sert de point de départ. Le cœur du projet reste la relation humaine.

Pour une lycéenne, la difficulté n’est pas seulement de choisir une filière. La difficulté est de comprendre ce que recouvre réellement un métier. Derrière un intitulé tel que « data scientist » ou « ingénieure logiciel » se cachent des réalités très différentes.

Le mentorat permet d’apporter des réponses concrètes. Il permet de comprendre à quoi ressemble une journée de travail. Il permet d’identifier les parcours d’études possibles. Il permet de discuter des difficultés rencontrées, des erreurs commises, des bifurcations. Tech4Elles introduit ainsi une orientation par le dialogue plutôt que par la prescription.

Une communauté de marraines, pas une somme de binômes isolés

Une partie des filleules étant mineures, WHAT06 a choisi de mettre en place un processus strict de sélection des marraines. Les profils sont examinés manuellement. Les identités et coordonnées sont vérifiées. Des échanges préalables sont organisés avant validation. Ce cadre vise à garantir un environnement sécurisé, mais aussi une qualité d’accompagnement homogène.

Le projet ne repose pas uniquement sur des relations individuelles. WHAT06 anime une communauté de marraines. Des temps d’échange réguliers permettent de partager des informations sur les formations, les écoles, les évolutions de Parcoursup ou les nouvelles filières. Cette organisation permet de mutualiser les connaissances et d’éviter que chaque marraine reste isolée face à des questions parfois complexes.

Le rôle de Laure Gajetti dans Tech4Elles

Parmi les bénévoles impliquées dans le projet figure Laure Gajetti, spécialiste de la donnée. Son parcours illustre précisément la diversité des chemins possibles vers les métiers technologiques.

Formée aux mathématiques appliquées et aux sciences physiques, elle s’est progressivement orientée vers la data science, puis vers la gouvernance de la donnée et l’architecture de flux. Elle a travaillé dans des contextes d’édition logicielle, d’industries technologiques et de PME, avec un fil conducteur constant : structurer les données pour leur donner du sens.

Dans les organisations qu’elle a accompagnées, son rôle a consisté à concevoir des entrepôts de données, mettre en place des pipelines, organiser la qualité des informations. Et surtout expliquer aux équipes pourquoi ces données existent et comment elles doivent être utilisées.

Cette approche est centrale dans sa vision : la donnée n’est pas un actif technique isolé. Elle constitue une colonne vertébrale organisationnelle.

Au sein de WHAT06, Laure intervient notamment sur les sujets de protection des données et participe à la structuration produit de Tech4Elles. Sa présence apporte au projet une lecture à la fois technique et systémique.

Mais son apport dépasse son expertise. Son parcours démontre qu’il n’existe pas un profil type pour entrer dans la Tech. Il existe des trajectoires, des essais, des détours, des reconstructions. C’est exactement ce message que Tech4Elles cherche à transmettre.

Un projet orienté impact

Tech4Elles vise des effets concrets. L’ambition est d’augmenter progressivement le nombre de jeunes filles s’orientant vers des filières numériques. Il faut réduire les abandons liés à des choix mal informés et renforcer la confiance dans la capacité à réussir dans ces domaines. À terme, la plateforme pourra également devenir un outil d’observation, des tendances d’orientation, en identifiant les domaines qui suscitent le plus de questions ou d’intérêt.

Le choix d’un outil numérique répond à plusieurs impératifs. Il permet de rendre le dispositif accessible sans contrainte géographique. Il facilite la montée en charge progressive du nombre de binômes. Il offre une traçabilité minimale des usages, utile pour améliorer le service. Mais l’outil reste secondaire. La finalité demeure la relation.

Un projet encore en construction

Tech4Elles dispose aujourd’hui d’un prototype fonctionnel et d’une première communauté de marraines. Les besoins actuels concernent l’amélioration de l’ergonomie, le renforcement du matching, l’ajout de mécanismes de suivi et l’élévation du niveau de sécurité.

Ces évolutions nécessitent des financements modestes à l’échelle industrielle, mais significatifs pour une association fonctionnant majoritairement sur fonds propres et bénévolat.

Une réponse locale à un enjeu global

L’ancrage territorial constitue l’un des points forts du projet. Les marraines sont proches géographiquement. Les établissements scolaires peuvent être directement impliqués. Les entreprises locales peuvent devenir partenaires. Cette proximité crée un écosystème de confiance, difficile à reproduire dans des dispositifs purement nationaux.

Tech4Elles opère un déplacement subtil, mais décisif. Il ne s’agit plus d’expliquer aux jeunes filles ce qu’elles devraient faire. Il s’agit de leur permettre de rencontrer celles qui font déjà. Ce passage du discours à la relation constitue sans doute l’apport le plus structurant du projet. Tech4Elles n’est ni un programme symbolique ni une simple application. C’est une infrastructure sociale légère, conçue pour provoquer des rencontres déterminantes.

À travers ce projet, WHAT06 agit directement sur l’un des leviers les plus profonds de la mixité dans la Tech : l’accès précoce aux rôles modèles, à l’information concrète et à la confiance.


Marie Dollé, et si l’IA nous rendait plus humains ?

Elle ne parle pas d’intelligence artificielle comme d’un simple outil mais comme d’un révélateur.

Propos recueillis par Pascale Caron

Marie Dollé évolue depuis plus de quinze ans dans les écosystèmes numériques. Elle navigue entre stratégie marketing, plateformes digitales, innovation et accompagnement des entrepreneurs. Aujourd’hui Head of Marketing & Communications pour EuroQuity chez Bpifrance, elle observe quotidiennement les mutations du monde économique sous l’angle de l’innovation. Mais son regard va bien au-delà de la performance. Ce qui l’intéresse, ce sont les déplacements silencieux, les glissements identitaires, les ruptures intimes dans notre rapport au travail, à la société, à nous-mêmes. Avec SELFPRESSIONNISME – Et si l’IA nous rendait plus humains ? paru le 22 janvier, elle propose un essai singulier, profond et sensible. Elle y défend une hypothèse radicale : la révolution IA n’est pas d’abord technique, elle est existentielle.

Autodidacte, Marie Dollé obtient son bac à 16 ans, passe son enfance à l’étranger — son père était diplomate — et entre tôt dans la vie active. Au début de sa carrière dans le monde du sport, en sponsoring rugby, puis dans les études médias chez Kantar Media. Elle y apprend la data, le marketing automation, les panels consommateurs, les investissements publicitaires. Elle grimpe, sans diplôme, mais avec une vision. Elle rejoint ensuite Bpifrance, où elle opère depuis huit ans sur la plateforme EuroQuity, mettant en relation investisseurs et startups à forte intensité technologique. Elle a coaché près de 900 jeunes pousses. « J’ai toujours été fascinée par ce qui fait qu’une entreprise réussit. Mais derrière cela, c’est la psychologie humaine qui m’attire. »

Durant le confinement, elle relance l’écriture, conçoit la newsletter In Bed With Tech (et sa version anglaise In Bed With Social) pour structurer sa pensée. Elle y mêle textes et visuels, certains issus de ses propres aquarelles, d’autres générés à partir d’elles via IA. « J’ai peint beaucoup, mais je manquais de temps. J’ai commencé à nourrir des générateurs d’images avec mes œuvres. Le grain du papier, les pigments, tout est là. Parfois, on ne sait plus ce qui est fait main et ce qui est généré. » Déjà, elle explore cette hybridation entre création humaine et puissance algorithmique.

Ce qui la fascine dans l’IA générative, ce n’est pas l’automatisation, c’est le glissement du déterminisme vers le probabilisme. « Avec les transformers, on a quitté la logique des systèmes fermés. On touche à quelque chose qui ressemble au fonctionnement du cerveau humain. » Elle renverse les récits dominants. « Le vrai risque, ce n’est pas que la machine devienne humaine. C’est que l’humain devienne machinique. » Notifications, Slack, LinkedIn, productivité à outrance : « On est devenus des primates voûtés sur nos écrans. On développe des douleurs physiques, on ne regarde plus l’horizon. » Elle cite Jane Jacobs : « Les villes étaient sécurisées par les regards croisés. Aujourd’hui, plus personne ne regarde. » Et rappelle que dans les villes, l’horizon est coupé. « Or l’horizon est la condition de l’existence. »

Dans cette anthropologie de la posture, elle lit un effacement de la relation au monde. Mais aussi une occasion à saisir : « Les IA génératives sont entraînées sur une immense part des archives de l’humanité, y compris les plus sensibles : poésie, récits, art. Avant, on n’analysait que des chiffres. Aujourd’hui, on peut accéder à la sensibilité collective. » Pour elle, tout dépend de l’usage. « Si on délègue notre pensée, on s’abrutit. Mais si on s’en sert pour se questionner, on peut redevenir plus humains. »

Elle refuse la lecture erronée de l’étude du MIT sur la « dette cognitive ». « Elle ne dit pas que les gens deviennent plus bêtes, mais que quand on délègue une tâche, on réfléchit moins. Ce qui est évident. » Elle insiste sur les risques liés au développement cognitif des enfants. « C’est la friction adaptée, pas la facilité, qui fait progresser le cerveau. »

Elle raconte une scène marquante : sa fille de 13 ans, bloquée sur des verbes irréguliers en espagnol. Elle lui propose d’utiliser ChatGPT, mais sans demander de réponse : seulement des explications. « Je l’ai vue dialoguer, comprendre, puis demander à la machine de créer un quiz à partir de sa leçon. Elle a eu 17. » Pour elle, l’IA ne devrait pas nous faire aller plus vite, mais nous aider à ralentir. À comprendre. À approfondir. À recommencer.

Elle insiste : « Avec la machine, tu peux poser cinquante fois la même question. Demander : explique-moi comme si j’avais cinq ans. Et recommencer autant que nécessaire. Face à un professeur, tu n’oses pas. Face à la machine, tu persévères. »  Cette plasticité cognitive est pour elle l’une des plus belles promesses de l’IA. À condition de ne pas s’y soumettre.

Elle évoque une idée forte : les modèles de langage sont des moteurs de goût. « Tout le monde peut générer. Mais tout le monde ne sait pas choisir. » Elle décrit trois niveaux : copier-coller ; choisir une option ; analyser, transformer, s’approprier. « Pourquoi apprend-on les règles ? Pour mieux s’en affranchir. »

Elle refuse le vocabulaire d’« humain augmenté » — trop technocentré. Elle lui préfère le terme « expansé » : « Augmenter suppose un manque. Expandre, c’est partir de l’intérieur. Vers l’extérieur. Vers l’Autre. » C’est dans cette logique qu’elle élabore le concept de selfpressionnisme, en référence aux grands courants artistiques. « Quand la photographie est apparue, elle a bouleversé la peinture. Les impressionnistes ont répondu non pas en imitant le réel, mais en capturant l’émotion, la lumière, l’instant. Cela a été possible parce que de nouveaux outils ont émergé : les tubes de peinture et le chevalet mobile. L’artiste pouvait sortir peindre sur le motif, capter des impressions fugitives. » Puis vint l’expressionnisme, dans un contexte de guerre et d’essor de la psychanalyse. « Là, c’est l’intériorité qui explose sur la toile. »

Aujourd’hui, elle propose un nouveau courant : le selfpressionnisme. « Self au sens du soi, mais pas le selfie, qui est une mise en scène narcissique. Je parle du self tourné vers l’autre. Une subjectivité en relation. » Elle ajoute : « On s’est longtemps concentrés sur le développement personnel. On va devoir désormais travailler le développement relationnel. Avec les humains, mais aussi avec les autres formes d’intelligence : artificielle, végétale, animale. Le vivant. »

Elle revient sur les compétences. Elle rejette l’idée que les hard skills seraient obsolètes. « Comment peux-tu choisir entre cinquante propositions si tu n’as pas les bases ? Sans expertise, tu ne peux pas questionner ni challenger la machine. » Elle s’oppose frontalement à la thèse selon laquelle les soft skills suffiraient à elles seules à préparer l’avenir. « On nous dit que seules les compétences relationnelles comptent désormais, mais comment exercer son esprit critique sans structure cognitive ? Les soft skills ne peuvent s’enraciner que sur une charpente solide de savoirs. » Pour elle, la pensée exige des fondations techniques, une rigueur intellectuelle, un ancrage. C’est la combinaison entre expertise et capacité de lien qui fera là.

Elle cite deux figures qui l’inspirent profondément. D’abord, le professeur Marc Cavazza, chercheur en IA, rigoureux, méthodique, scientifique. « Mon cerveau ne fonctionne pas comme le sien. Mais chaque fois que je le lis, une idée naît. Il déclenche en moi une créativité incroyable. » Ensuite, Léonard de Vinci. « Le modèle du polymathe. Un artiste qui maîtrisait peinture, sculpture, mathématiques, musique. C’est cette capacité à faire des ponts entre les disciplines qui me fascine. Et qui sera, je pense, la compétence du XXIe siècle. »

Au fond, ce qu’elle défend, c’est une posture. Une manière d’habiter son époque sans la subir. De dialoguer avec les machines sans s’y soumettre. De préserver ce qui fait l’humain. Elle cite Roland Barthes et son concept de punctum : ce détail d’une image qui déclenche une résonance intime. Et conclu : « Un bon livre, ce n’est plus un livre qui m’apprend quelque chose. C’est un livre qui me déplace. »

Son mantra, enfin, pourrait être une boussole : « Regarder ce qui ne se voit pas tout de suite. Aller dans les interstices. »

 

à propos de l'auteure: Pascale Caron est vice présidente de MWFI and Tech, Directrice de publication de Sowl Initiative. Elle est cheffe d'entreprise sur Monaco et dirige la société Yunova http://yunovaconsulting.com.

 


2024–2025 : une année de réflexion engagée et d’actions concrètes au sein du MWF Institute

Par Pascale Caron — Directrice de publication, Sowl Initiative

Alors que les lignes de fracture économiques, sociales et technologiques ne cessent de se redessiner, le MWF Institute a poursuivi avec conviction sa mission d’éclairage, de dialogue et d’influence au féminin. L’année 2024–2025 a été marquée par un recentrage stratégique sur des thématiques essentielles : inclusion, durabilité, intelligence artificielle, santé mentale, droit des femmes et leadership. À travers des conférences, des partenariats institutionnels, des prises de parole et des engagements éditoriaux ciblés, notre think tank a affirmé plus que jamais son. Celui de décloisonner les savoirs, renforcer la mixité et promouvoir une vision résolument humaniste de l’innovation.

Une vision : transversale, exigeante, humaine

Dès sa création en 2021, Monaco Women in Finance Institute s’est construit autour d’un idéal : replacer les femmes au cœur des décisions économiques, financières et sociétales. L’exercice écoulé n’a pas dérogé à cette ambition. Au contraire, il l’a renforcée. Le MWF Institute a cultivé une approche transversale de ses thématiques, en veillant à croiser les regards entre chercheuses, dirigeantes, entrepreneures, étudiantes, artistes, juristes et expertes issues de la tech ou de la finance. À travers ce maillage de compétences et de sensibilités, nous avons pu faire émerger des problématiques contemporaines fortes. Nous sommes portées par une ligne éditoriale claire : celle d’un féminisme d’action, ancré dans la réalité économique et ouvert aux mutations du XXIe siècle.

Des conférences qui font sens

Au fil des mois, le MWF Institute a donné corps à sa mission, à travers un cycle de conférences à forte résonance. Plusieurs moments forts ont ponctué cette programmation :

  • En mars 2024, à l’occasion de la Journée internationale des droits des femmes, nous avons apporté notre soutien au Comité des droits des femmes. En siégeant au jury du concours d’éloquence, valorisant la prise de parole engagée des jeunes générations.
  • En février 2024, nous avons proposé une conférence sur « Un nouveau souffle de durabilité », croisant enjeux écologiques et modèles d’entreprise à repenser. La mode responsable, la finance à impact et l’économie circulaire ont été au cœur de nos réflexions en mai, lors d’une rencontre dédiée aux solutions durables, dans l’industrie de la mode.
  • En avril 2024, la Journée de la Femme Digitale a mis en lumière les trajectoires féminines dans la tech. Avec une attention particulière portée à l’intelligence artificielle, au design éthique et à la question du rôle des algorithmes dans la perception genrée du monde.
  • En juin 2024, Michel Santi, économiste iconoclaste, a été l’invité spécial d’un débat stimulant sur les déséquilibres structurels des marchés financiers, interrogeant leurs impacts humains.
  • En novembre 2025, nous avons co-organisé avec la productrice Alexandra Fechner la projection de la pièce Vivantes au cinéma de Monaco. Un événement poignant sur les violences faites aux femmes, en écho à nos engagements de fond.
  • Enfin, en décembre, notre dîner de Noël a posé une question existentielle en résonance avec les transitions actuelles : comment donner un sens à sa vie à l’ère de l’incertitude permanente ?

Une dynamique renouvelée en 2025

L’année 2025 a prolongé cette dynamique par des actions ciblées et une ouverture accrue aux enjeux technologiques. Plusieurs événements phares ont permis de faire dialoguer innovation, émotion et responsabilité :

  • En février, notre conférence sur « L’IA, la nutrition et l’art : quel impact sur le cerveau ? » a offert une approche interdisciplinaire rare. Avec des invitées tels que Laurence Jenkell, artiste engagée, la rencontre a exploré la convergence entre biologie, esthétique et technologie.
  • En mars, le dîner co-organisé avec le Lions Club de Monaco a accueilli Nadalette La Fonta, voix forte du leadership vulnérable, pour une discussion intime sur la résilience et l’identité professionnelle.
  • En avril, nous avons reçu Marco Landi, ex-COO d’Apple, dans le cadre d’une nouvelle édition de la Journée de la Femme Digitale, axée cette fois sur la place des femmes dans la gouvernance technologique.
  • En juin, Leïla Ghandi, autrice et entrepreneure, a apporté son regard singulier sur le leadership féminin au sein de notre cocktail estival.
  • En septembre, notre table ronde « Intelligence émotionnelle et performance » a exploré les liens entre soft skills, IA émotionnelle et nouveaux modèles de management.
  • D’autres conférences ont traité du sexisme en entreprise, de la planification patrimoniale, de l’économie du vin ou encore des investissements alternatifs, ouvrant de nouvelles pistes pour penser l’avenir au prisme de la complexité.

Des engagements concrets : droits des femmes et solidarité

Au-delà des conférences, MWF Institute s’est engagé concrètement sur le terrain des droits humains et de la solidarité. Le 25 novembre 2025, à l’occasion de la Journée internationale de lutte contre les violences faites aux femmes, nous avons participé à une conférence organisée par le Comité des droits des femmes. L’événement s’est tenu en présence d’Isabelle Rome, ambassadrice pour les droits de l’Homme. La rencontre a permis d’aborder les violences conjugales sous un angle juridique, institutionnel et social. Notre partenariat avec le Lions Club International de Monaco a par ailleurs permis de soutenir des actions en faveur de la Fondation Lenval, engagée pour l’enfance. Une coopération qui traduit notre volonté d’articuler réflexion intellectuelle et impact social tangible.

Un écosystème de partenaires solides

Tout au long de l’année, notre rayonnement s’est appuyé sur des partenariats structurants :

  • MonacoTech, notre allié historique dans l’innovation responsable,
  • Monaco Economic Board,
  • Monte Carlo Fashion Week,
  • Sohn Monaco Investment Conference,
  • One Business Office,
    ainsi que plusieurs institutions publiques et privées. Ces collaborations élargissent notre spectre d’action et renforcent la légitimité du MWF Institute dans l’écosystème local et international.

Une présence accrue sur les réseaux

Notre visibilité s’est également amplifiée via les réseaux sociaux, en particulier sur LinkedIn, qui reste un levier stratégique de diffusion de nos travaux, événements et prises de parole. Les ambassadrices et ambassadeurs du MWF Institute jouent ici un rôle crucial, en incarnant nos valeurs auprès de leurs communautés professionnelles. Grâce à cette dynamique, notre communauté ne cesse de croître, et avec elle, l’écho de nos idées dans les cercles décisionnels.

Un Webzine engagé : Sowl Initiative

Le Webzine Sowl Initiative, dont j’ai l’honneur d’assurer la direction éditoriale, a poursuivi sa mission : documenter les mutations de notre époque à travers des portraits, interviews et dossiers de fond. Parmi les contenus publiés cette année :

  • Un échange avec Daehn Beaumont sur l’éthique du luxe et les diamants de laboratoire,
  • Une tribune d’Isabelle Rome sur les défis contemporains de l’égalité femmes-hommes,
  • Une interview de Leïla Ghandi sur le leadership au féminin,
  • Une chronique visuelle sur l’artiste qui fait fondre le monde, Laurence Jenkell
  • Des dossiers croisant art, IA, blockchain, finance responsable, diplomatie et santé mentale.

Ce Webzine est bien plus qu’un espace d’expression : c’est une plateforme de savoirs et de récits incarnés, au service d’un changement culturel.

Une gouvernance renouvelée et engagée

L’année s’est clôturée par un renouvellement partiel du Conseil d’administration, avec l’élection d’une nouvelle équipe mobilisée pour porter les ambitions du MWF Institute dans un contexte exigeant. J’ai été nommée vice-présidente, et Jean-Claude Mourad a pris le rôle de secrétaire général. Cette nouvelle gouvernance s’inscrit dans la continuité, tout en ouvrant la voie à de nouveaux projets, notamment avec l’ajout du terme « and Tech » à la dénomination de l’Institut.

Vers 2026–2027 : inclusion, technologie, sport

Le prochain exercice s’annonce tout aussi dense. Plusieurs conférences sont d’ores et déjà programmées :

  • L’économie du sport, en février,
  • Réseaux sociaux : moteurs d’innovation ou enjeux de société ?, en mars,
  • La Journée de la Femme Digitale en avril, en collaboration avec MonacoTech,
  • Un dîner-conférence sur l’IA en entreprise, en collaboration avec le Lions Club, à l’hôtel Hermitage.

Un fil conducteur guidera cette nouvelle année : comment attirer davantage de jeunes femmes vers les métiers de la tech ? Un défi crucial pour l’avenir de l’innovation inclusive.

Conclusion

2024–2025 fut une année de densité et de maturité pour le MWF Institute. Elle a confirmé la pertinence de notre approche : allier pensée critique, ouverture interdisciplinaire, engagements concrets et valorisation des talents féminins. Dans un monde en recomposition permanente, notre force collective réside dans notre capacité à bâtir des ponts : entre générations, entre disciplines, entre les sphères économiques et culturelles.

Ce rapport d’activité n’est pas un simple bilan : il est l’expression d’une dynamique collective portée par des femmes et des hommes convaincus que l’avenir se construit dans la nuance, la coopération et l’audace.

 

 

 


Rencontre avec Isabelle Rome : une parole libre face aux défis de l’égalité femmes-hommes

Novotel Monaco & Lycée Rainier III — 20 novembre

La rencontre organisée par le Comité des droits des femmes de Monaco et modérée par Céline Cottalorda, a proposé un moment d’échanges dense et incarné avec Isabelle Rome: Magistrate, ancienne ministre de l’égalité femmes-hommes, et aujourd’hui ambassadrice pour les droits de l’homme. Son intervention avec les associations le matin, suivie d’une conférence le soir au Lycée Rainier III, a offert un panorama lucide des politiques publiques françaises, mais aussi une plongée sensible dans quarante ans d’engagement au service des plus vulnérables.

Une trajectoire marquée par le terrain

Isabelle Rome ouvre son propos en rappelant l’importance d’un travail collectif entre institutions, associations et acteurs du territoire. Cette approche, dit-elle, est née de son premier poste à 23 ans. Nommée juge d’application des peines dans les prisons lyonnaises, elle découvre la réalité brute des existences cabossées : misère sociale, violences, addictions, troubles psychiatriques, échecs de réinsertion.

Ce choc fondateur installe chez elle une conviction durable : la justice ne peut agir efficacement que si elle coopère avec les acteurs sociaux, médicaux, associatifs et territoriaux.

Elle raconte également sa longue proximité avec les publics en marge : toxicomanes, réfugiés, personnes hospitalisées en psychiatrie. Une question émerge : comment garantir les droits fondamentaux des personnes vulnérables lorsqu’elles n’ont plus les moyens de les revendiquer ?
Cette interrogation guidera l’ensemble de sa carrière.

L’irruption tardive, mais déterminante de la question des violences faites aux femmes

C’est à l’âge de 40 ans qu’Isabelle Rome prend la mesure du fléau des violences faites aux femmes. Présidente de cour d’assises, elle juge des féminicides, des viols, des agressions sexuelles.
Le constat est implacable : la violence envers les femmes est massive, systémique et structurelle.

Elle cite les données françaises : 80 % des victimes de viols sont des femmes ; 80 % des homicides conjugaux visent des femmes. Selon elle, toute politique égalitaire passe par une réduction drastique des violences. Peut-on réellement parler d’égalité lorsque les rapports sociaux restent imprégnés d’une violence séculaire envers les femmes ?

Une lecture structurelle : l’apport de la Convention d’Istanbul

Pour appuyer son propos, Isabelle Rome renvoie au texte fondateur : la Convention d’Istanbul. Son préambule reconnaît explicitement que la violence contre les femmes est un phénomène structurel, ancré dans l’organisation des sociétés. Cette reconnaissance change tout : elle oblige les États à mettre en place des politiques cohérentes, articulant prévention, protection et répression.

Cela pose une question essentielle : comment faire évoluer les mentalités si la société reproduit des modèles violents depuis des siècles ?

Le rôle du droit : quotas, parité et modernisation des pratiques

Isabelle Rome revient longuement sur les avancées législatives françaises. L’introduction des lois sur la parité dans les années 2000 constitue un tournant historique.
Avant ces lois, l’Assemblée nationale ne comptait que 11 % de femmes députées.
Aujourd’hui, elles sont 37 %. Elle rappelle également la loi imposant 40 % de femmes dans les conseils d’administration des entreprises cotées, positionnant la France parmi les pays les plus avancés. L’arrivée des femmes dans ces sphères n’a pas affaibli les compétences : elle a brisé des cercles d’entre-soi.

Une question souterraine émerge : pourquoi la compétence féminine doit-elle encore être justifiée, quand celle des hommes ne l’est jamais ?

L’égalité professionnelle dans les administrations

La loi de transformation publique de 2019 oblige chaque ministère à élaborer un plan d’égalité femmes-hommes et à mettre en place des cellules d’écoute pour les victimes de discriminations.

Isabelle Rome insiste :
« ce type de politique améliore le fonctionnement global des organisations, au-delà de l’objectif égalitaire. »
Travailler sur l’équilibre vie professionnelle/vie personnelle bénéficie à tous. Les politiques d’égalité deviennent ainsi des leviers de modernisation.

Cette approche invite à interroger nos modèles managériaux : comment intégrer durablement l’égalité comme critère de qualité organisationnelle ?

Mesurer pour transformer : l’exemple de l’index égalité

L’Index Égalité, obligatoire pour les entreprises de plus de 50 salariés, impose un score minimal de 75/100 sous peine de sanctions. Là encore, Isabelle Rome insiste sur la logique statistique :
« Ce qui ne se compte pas ne compte pas. »

Elle décrit le plafond de verre observé dans la magistrature : profession féminisée à 70 % mais seulement 30 % de femmes aux plus hauts postes. Le décrochage survient autour de 43 ans et ne se rattrape jamais.

Cette mécanique interroge : comment maintenir les trajectoires professionnelles des femmes lorsqu’elles entrent dans la période où charges familiales et responsabilités professionnelles se cumulent ?

Le plan « Toutes et tous égaux »

Lancé en 2023, ce plan comporte 160 mesures et s’articule autour de quatre axes :

  1. Égalité professionnelle et économique.
  2. Lutte contre les violences.
  3. Santé des femmes.
  4. Éducation à l’égalité.

Cette architecture reflète une vision globale : l’égalité se construit dans le droit, dans les pratiques, dans les corps et dans les représentations.

Les violences : un chantier majeur

Isabelle Rome revient sur un moment clé : le Grenelle des violences conjugales en 2019.
Cette mobilisation a permis : des lois structurantes ; une amélioration massive des formations pour policiers, gendarmes, magistrats et médecins ; une compréhension nouvelle du phénomène d’emprise.

Elle explique que la psychologie a nourri le droit. La compréhension de l’emprise a transformé la manière d’interpréter les retraits de plaintes et les comportements ambivalents des victimes.

Elle pose une question essentielle : comment protéger une personne qui n’a plus conscience du danger qu’elle encourt ?

L’évolution des lois sur l’emprise et la protection des victimes

Plusieurs avancées majeures ont été obtenues : possibilité pour les médecins de révéler des violences en cas de danger vital ; réduction des délais d’ordonnances de protection (de 40 jours à 6 jours, voire 48 heures) ; mise en place du bracelet antirapprochement ; renforcement des téléphones « grave danger ».

Ces dispositifs incarnent une justice plus réactive et plus connectée aux réalités sociales.

La prise en compte des enfants : un changement de paradigme

Longtemps, les enfants témoins étaient considérés comme extérieurs au conflit conjugal.
Or la recherche montre qu’un enfant exposé à des violences conjugales subit un traumatisme comparable à celui vécu en zone de guerre.

Depuis 2021, ces enfants sont juridiquement reconnus comme victimes. Cette évolution impose de revisiter l’exercice de l’autorité parentale dans ces situations.

Interdiction des médiations en cas de violences

Isabelle Rome rappelle un point clé : la médiation est incompatible avec une relation de domination.
Le déséquilibre psychologique et matériel rend impossible la négociation.
La médiation pénale et la médiation familiale sont désormais interdites dans ces cas.

Le besoin de formations continues

Selon Isabelle Rome, certains juges pensent encore « ne pas avoir besoin de formation après trente ans d’expérience ».
Pourtant, comprendre l’emprise, la domination, les effets sur les enfants, la psychologie du pouvoir violent nécessite une mise à jour régulière.
La spécialisation des cours dédiées aux violences intrafamiliales répond à cette exigence.

Santé des femmes : une dimension trop longtemps négligée

Dans son plan, Isabelle

Rome a défendu un chapitre dédié à la santé des femmes.
Elle évoque plusieurs sujets :
– la précarité menstruelle, encore peu reconnue ;
– le coût des protections ;
– les expérimentations de distribution gratuite dans les universités ;
– le débat sur les congés menstruels en cas de règles incapacitantes ;
– l’endométriose, longtemps invisibilisée, diagnostiquée en moyenne après 7 ans.

Elle insiste sur l’importance d’intégrer les inégalités territoriales, par exemple en facilitant l’accès aux consultations gynécologiques via des structures mobiles en zones rurales.

Cette ouverture invite une question : comment rendre la santé des femmes accessible, continue et non conditionnée à des contraintes territoriales ou sociales ?

Femmes dans la tech : un champ de bataille emblématique

Au fil de son intervention, Isabelle Rome élargit la réflexion à un terrain qui concentre à la fois les espoirs et les résistances : la place des femmes dans la tech. Pour elle, le numérique et les technologies ne sont pas un secteur comme les autres. Ils structurent désormais l’économie, l’emploi, l’information, la démocratie. Laisser ce champ se développer sans les femmes, c’est accepter de construire le monde de demain avec la moitié seulement des talents disponibles.

Elle insiste sur un point clé : les mécanismes à l’œuvre dans les violences, les discriminations ou les plafonds de verre se retrouvent aussi dans les entreprises technologiques, les grandes écoles d’ingénieurs, les start-ups et les géants du numérique. Les biais ne sont pas seulement individuels, ils sont organisationnels, culturels et symboliques. Comment s’étonner alors que les algorithmes reproduisent des stéréotypes, si les équipes qui les conçoivent ne  sont ni mixtes ni diversifiées ?

Isabelle Rome rappelle que la question n’est pas seulement celle de l’accès aux métiers tech, mais aussi de la capacité à exercer le pouvoir dans ces secteurs. Si les femmes restent minoritaires dans les comités exécutifs, les boards et les directions produits, leur influence sur les grandes orientations technologiques demeurera limitée. Là encore, les outils juridiques de parité, de transparence et de gouvernance inclusive peuvent jouer un rôle. Mais suffisent-ils à transformer des cultures d’ingénierie encore marquées par l’entre-soi masculin ?

La diplomatie féministe qu’elle défend rejoint ici les préoccupations des femmes engagées dans l’écosystème numérique. Elle souligne l’importance : des modèles féminins visibles dans les métiers de la data, du cloud, de la cybersécurité, de l’IA ; des politiques de recrutement et de promotion qui ne se contentent pas d’afficher des intentions, mais fixent des objectifs mesurables ; de la formation initiale, dès le collège et le lycée, pour lutter contre l’autocensure et les stéréotypes qui éloignent les jeunes filles des filières scientifiques et informatiques.

Pour moi qui évolue dans la tech, ce passage résonne comme un appel. La question n’est plus seulement : comment « ouvrir » les portes des métiers technologiques ? Elle devient : qui programme le monde dans lequel nous allons vivre et selon quelles valeurs ?

Cette réflexion rejoint un combat plus large, porté par de nombreuses professionnelles de la tech : faire de la mixité un principe de conception des technologies, et non un ajustement a posteriori. Comment garantir que les futurs systèmes d’IA, les plateformes numériques, les outils de décision automatisés intègrent dès leur conception les enjeux de mixité, de non-discrimination et de respect des droits fondamentaux ?

En reliant les politiques publiques d’égalité, la lutte contre les violences faites aux femmes et la question de la place des femmes dans la tech, Isabelle Rome trace une ligne de force. Sans femmes aux postes où se décident les architectures numériques, les lois d’aujourd’hui risquent de se heurter aux logiciels de demain.

 

A propos de l’auteur : Pascale Caron est membre du comité de MWF Institute et spécialiste de la technologie dans le domaine de la santé. Elle est CEO de la société Yunova Pharma, implantée depuis 2020 à Monaco et commercialise des compléments alimentaires dans la Neurologie.

Pascale est également directrice de rédaction de Sowl-initiative. en photo avec de droite à gauche: Patricia Cressot Présidente et Johanna Damar Vice Présidente


MWFI: Intelligence émotionnelle et intelligence artificielle

Le 11 septembre 2025, le MWF Institute a organisé une conférence au One Business Office de Monaco autour d’un thème essentiel : « Quand l’émotion devient votre performance ». Deux regards ont structuré la discussion : celui de Marc Monteil, spécialiste de l’intelligence émotionnelle, auteur de « Beyond the hidden door » et celui de Pascale Caron, experte en IA et co-auteure de « L’EntrepreneurIA : conseils d’entrepreneurs ».

Les émotions comme moteur de l’action

Marc Monteil a rappelé que nous vivons entre 200 et 400 émotions par jour. Elles ne sont pas positives ou négatives, mais agréables ou désagréables, et elles contiennent toutes une information utile. Leur rôle : déclencher ou inhiber l’action.

« La présence vaut mieux que la perfection », a-t-il souligné. Entre un déclencheur et la réponse qu’on lui apporte, il existe un espace. L’intelligence émotionnelle se joue dans cet intervalle.

S’appuyant sur les travaux de Daniel Goleman et sur les recherches de Paul Ekman et Antonio Damasio, Marc Monteil a montré que la performance durable s’appuie sur cinq piliers. Conscience de soi, maîtrise de soi, motivation, empathie et compétences sociales.

L’IA comme amplificateur d’action

En deuxième partie, Pascale Caron a repositionné l’IA dans l’entreprise : « L’IA outille l’action. L’IE donne le cap. »

Elle a montré comment l’IA peut objectiver les signaux faibles et assister les équipes. Exemple avec Edenred : analyse prosodique en temps réel dans les centres d’appel pour détecter frustration et irritation. L’agent humain reçoit les informations et ajuste son discours.

Autre cas : Saas Office, qui combine IoT et IA pour réorganiser les espaces de travail en fonction des usages réels. Ici encore, la donnée éclaire, mais c’est l’humain qui décide.

Sortir du « tunnel algorithmique »

Face à la tentation de tout déléguer à l’IA, Pascale Caron a mis en garde : « Le risque n’est pas seulement pédagogique, il est stratégique. Quand on ne sait plus expliquer, on ne sait plus décider. »

Elle a évoqué la philosophe Laurence Vanin, qui alerte sur l’« entonnoir algorithmique » : suivre aveuglément les suggestions de l’IA réduit l’imaginaire critique.

Une étude du MIT (2025) confirme ce danger : l’usage exclusif d’outils comme ChatGPT crée une dette cognitive qui affaiblit mémoire et raisonnement.

Complémentarité IE–IA : conditions de réussite

Pour les deux intervenants, la performance durable passe par la combinaison des deux intelligences.

Côté IE : instaurer des rituels simples (respiration, cohérence cardiaque, carnet d’émotions).

Côté IA : définir des cas d’usages précis, disposer de données propres, former ses équipes, définir les KPIs, tester en conditions réelles et maintenir un contrôle humain.

« Sans mesure, l’IA reste un gadget. Avec elle, elle devient un levier de marge », a insisté Pascale Caron.

Un message partagé

Les participants ont retenu un enseignement central : l’IA peut accélérer et mesurer, mais elle ne doit pas remplacer la souveraineté de la décision humaine.

Comme le résumait une entrepreneuse à l’issue de la conférence : « Nous repartons avec des clés pour mieux comprendre nos émotions et pour mieux utiliser l’IA. L’un sans l’autre ne suffira pas. »

Références

Goleman, D. (1995). Emotional Intelligence. Bantam Books.

Ekman, P. (2003). Emotions Revealed. Times Books.

Damasio, A. (1994). Descartes’s Error. Putnam.

MIT (2025). Your Brain on ChatGPT. MIT Press.

Capgemini Research Institute (2019). Emotional Intelligence—The Essential Skillset for the Age of AI.


De Saigon à l’intelligence artificielle : itinéraire d’une pionnière

Propos recueillis par Pascale Caron

Comment une enfant chinoise ayant grandi dans le tumulte de Saigon devient-elle chercheuse au MIT, pionnière de l’IA, entrepreneure tech et passeuse culturelle entre la France, la Chine et les États-Unis ? L’interview que m’a accordée Thérèse Vien est celle d’une vie traversée par l’exil, la reconstruction, l’innovation, la diplomatie économique et l’engagement sociétal. Une conversation libre et profonde, entre souvenirs et convictions.

Une enfance entre rizières, missionnaires et alertes diplomatiques

Thérèse Vien est chinoise. Son père est originaire de Shanghai, sa mère de Hong Kong. Elle passe ses jeunes années au Vietnam, dans un Saigon encore cosmopolite, où elle reçoit une éducation catholique au Couvent des Oiseaux. Elle garde un souvenir fort du père Paul Richard, missionnaire français au parcours incroyable :

« Il a été chassé du Tibet, de l’Inde, de la Chine… Il avait quitté son Jura natal à 16 ans. Il m’a transmis la rigueur, le courage, et cette idée que le savoir est un passeport. »

En 1973, son père comprend que la chute de Saigon est imminente. La famille part du Vietnam avec une valise chacun. Elle a 13 ans. Beaucoup de ses camarades d’école fuiront plus tard en hélicoptère depuis l’ambassade américaine.

« On est arrivés à Paris sans réseau. Mon père avait plus de 50 ans. Repartir à zéro, c’était un défi. »

Le restaurant Tong Yen et les premières leçons d’indépendance

À leur arrivée à Paris, la famille s’appuie sur un point d’ancrage : un cercle familial déjà installé, propriétaire du restaurant Tong Yen, à deux pas de l’Élysée. L’adresse est connue des habitués du pouvoir. Jacques Chirac y vient en famille, et le Tout-Paris politique et économique y dîne dans une ambiance feutrée.

Thérèse y travaille pendant les vacances scolaires. Elle recevait les clients, les plaçait, s’occupait du vestiaire et vendait des cigarettes et cigares ! : elle apprend à observer, à décoder les jeux d’influence, à flairer les rapports de force.

« Je vendais aussi des cigarettes et des cigares. Je faisais ma marge. J’arrivais à 400 francs de pourboire par soir. »

Les journées sont longues : service de 10 h à 15 h, pause, puis reprise de 18 h à minuit. Elle utilise l’intervalle pour se reposer brièvement, avant de retrouver certains clients dans les clubs huppés, comme l’Elysée Matignon ou Castel. Elle comprend très tôt que l’intelligence sociale est une forme d’intelligence stratégique.

« C’était un poste d’observation, et un test d’endurance. »

Mais elle n’envisage pas d’y rester. Ce monde de velours et de fumée n’est qu’un passage.

« Je voulais étudier. Viser plus haut. Tracer ma route. »

Math sup, Beaux-Arts, MIT : le triptyque formateur

Thérèse Vien intègre la classe de mathématiques supérieures du lycée Saint-Louis à Paris. Elle y côtoie une génération brillante, dont plusieurs deviendront dirigeants de grandes entreprises industrielles françaises. Curieuse, déterminée, elle choisit ensuite d’explorer l’architecture. Elle entre aux Beaux-Arts, où elle découvre l’harmonie entre dessin, espace et pensée structurelle.

C’est là qu’elle rencontre Jean-Marie Charpentier, architecte à la parole libre, qu’elle retrouvera bien plus tard dans un tournant décisif de sa trajectoire.

Très tôt fascinée par la technologie, elle saisit une opportunité rare : une bourse du ministère des Affaires étrangères, pour intégrer le MIT Media Lab, aux États-Unis, en 1983. Elle entre alors dans un monde où l’art, la science et l’informatique dialoguent sans hiérarchie.

« Ma thèse portait sur la création d’un logiciel pour les architectes. Je programmais en LISP, l’ancêtre des langages IA. On pouvait générer des plans, des modélisations 3D, et les intégrer dans l’environnement urbain sous forme de vidéos. »

Son projet intéresse immédiatement les industriels. Son travail est financé par plusieurs partenaires privés. En parallèle, elle a décroché un poste de « Resarch Assistant » et « Teaching Assistant », cumulant deux emplois sur le campus.

« Je gagnais 2 000 dollars par mois, en plus du “tuition waiver” : je n’avais donc pas à payer les frais d’inscription. Aujourd’hui, ils avoisinent les 80 000 dollars. Le MIT avait cette particularité rare, même aux États-Unis : toutes les disciplines y cohabitaient sur un même campus. L’école de médecine, l’ingénierie, les lettres, les arts… Et une fois admise, j’avais aussi accès aux cours d’Harvard.

C’était comme si, en France, on avait HEC, la Sorbonne et Médecine réunies au même endroit. Il nous a fallu quarante ans pour créer un équivalent : Paris-Saclay. »

Le Media Lab devient pour elle un laboratoire d’idées et un catalyseur d’audace.

« C’était un lieu unique. Là où l’art, l’architecture et la tech se rencontraient sans filtre. »

L’effervescence de la Silicon Valley

En 1995, Thérèse rejoint BroadVision, une des premières entreprises à proposer des solutions de personnalisation de la vente en ligne : e-Commerce. En avance sur son temps, la société développe des moteurs de recommandation et des plateformes de commerce électronique dynamiques.

« Je parlais d’algorithmes de recommandation à une France encore sur le Minitel. »

Elle est chargée d’ouvrir la filiale française. Elle incarne la marque, en assure la visibilité, et devient l’ambassadrice de cette révolution technologique dans un écosystème français encore sceptique.

Elle enchaîne ensuite avec iMediation, une startup spécialisée dans l’affiliation et le ciblage publicitaire. Elle y décroche un premier contrat majeur avec Cegetel Entreprises, pour un montant d’un million d’euros. Ce contrat ouvre la voie à plusieurs levées de fonds spectaculaires : 10, puis 40, puis 100 millions d’euros. L’euphorie est palpable. Jusqu’au krach.

« La bulle a explosé. Et tout s’est arrêté. C’était le jeu. Il fallait savoir rebondir. »

Elle rebondit immédiatement. Elle fonde avec son ex-mari EZ Login aux États-Unis, un portail financier dédié à la gestion sécurisée des identifiants. La société est rapidement revendue avec succès, à un moment où le marché redéfinit ses priorités vers la sécurité numérique.

Retour à l’architecture, diplomatie économique et Chine

Revenue à Paris après la vente de sa startup, Thérèse Vien croise par hasard l’architecte Jean-Marie Charpentier à un feu rouge, quai d’Orsay. Une rencontre inattendue, mais symbolique : elle l’avait connu bien plus tôt, alors qu’elle était encore étudiante en architecture, lors d’une visite sur les villes nouvelles autour de Paris. C’est ainsi qu’elle découvre, dans les années 80, les prémices de ce qui deviendra l’un des grands cabinets d’architecture français.

Des années plus tard, il lui lance avec malice :

« L’architecture, c’est comme le vélo. Ça ne s’oublie pas. »

Il lui propose de rejoindre son agence pour développer le marché chinois, lui qui avait réalisé l’opéra de Shanghai. Elle accepte. Elle redevient architecte, mais dans un rôle à sa mesure : elle coordonne les équipes en phase concours, monte des projets stratégiques, négocie les appels d’offres, prépare les dossiers de candidatures.

Elle travaille notamment sur le le Premier Centre de R&D de Saint-Gobain et L’Oréal à Shanghai, la rénovation du siège d’Areva rue Lafayette à Paris ou le siège social de Dassault Systèmes à Vélizy. Elle joue un rôle d’interface entre les partenaires publics et privés, français et chinois. Elle permet également à Charpentier de réintégrer les délégations présidentielles françaises en Chine : Chirac en 2005, Sarkozy en 2007, Hollande en 2015, Macron en 2018.

« J’ai retrouvé dans ces missions le lien entre culture, industrie et diplomatie. »

Jean-Marie Charpentier restera, selon ses mots, la figure la plus inspirante de sa trajectoire professionnelle.

Chasseuse de têtes entre Shanghai et Paris

En 2014, Thérèse Vien rejoint Bo-Le & Associates, un cabinet de recrutement d’origine chinoise implanté à Shanghai, spécialisé dans le placement de profils internationaux pour des groupes industriels et technologiques. Elle y développe le portefeuille client, avec un focus sur les grands comptes européens en Asie.

Elle pilote notamment la relation avec Saint-Gobain Asie-Pacifique ou JC Decaux, Thalès, etc., tout en vivant entre Paris et Shanghai. Ce double ancrage lui permet d’orchestrer des missions de chasse complexes, dans des contextes interculturels exigeants.

« J’avais deux écosystèmes, deux fuseaux horaires, deux styles de management. Et c’était fluide. »

Mais en 2020, la pandémie de Covid-19 interrompt brutalement cette dynamique. Les frontières se ferment, les marchés se replient, la mobilité internationale s’effondre. Le cabinet est racheté, recentré sur le marché domestique chinois, vidé de sa dimension globale.

Thérèse rentre en France, contrainte, mais sans amertume.

« Ce n’était pas la fin d’un cycle. C’était le début d’un autre. »

L’engagement dans la santé mentale et l’IA

Depuis, elle investit dans des startups à impact. Notamment une, qui travaille sur des IRM pour prédire les risques de dégénérescence cognitive.

« Je n’ai pas fondé de startup IA. Mais j’en soutiens qui savent utiliser l’IA au bon endroit. »

Vers une autobiographie, entre mémoire et résilience

Aujourd’hui, Thérèse voyage entre l’Asie du Sud-Est et l’Europe. Elle prépare un livre autobiographique.

« J’ai connu trois moments dans ma vie où j’ai tout perdu : le toit, le réseau, le travail. Et j’ai toujours su rebondir. »

Un livre de chevet ?

Elle recommande The Troublemaker, de Mark Clifford, sur Jimmy Lai, fondateur de Giordano, d’Apple Daily, Next et figure de la dissidence hongkongaise. « Il est resté à Hong Kong alors qu’il pouvait partir. C’est un héros. »

Et quand on lui demande sa devise, elle répond simplement :

« Never give up. Il faut oser. The sky is the limit. »

Pour en savoir plus, regardez son TEDX

 

A propos de l’auteur : Pascale Caron est membre du comité de MWF Institute et spécialiste de la technologie dans le domaine de la santé. Elle est CEO de la société Yunova Pharma, implantée depuis 2020 à Monaco et commercialise des compléments alimentaires dans la Neurologie.

Pascale est également directrice de rédaction de Sowl-initiative.


« Parlons d’IA » : à Monaco, l’intelligence artificielle se conjugue au féminin et au futur

Propos recueillis pas Pascale Caron

Le 17 avril 2025, le MWF Institute a donné rendez-vous aux acteurs de la tech à Monacotech pour une matinée exceptionnelle consacrée à l’intelligence artificielle. Intitulée « Journée de la femme digitale — Parlons d’IA », la rencontre a réuni, entrepreneures, ingénieures et leaders visionnaires autour d’une ambition commune : penser une IA éthique, inclusive, et porteuse de sens.

Pascale Caron, Secrétaire Générale du MWF Institute, a ouvert la conférence « Nous remercions chaleureusement Monacotech pour son accueil et CMB Monaco pour son précieux soutien à cette initiative. ». Patricia Cressot, Présidente de MWF Institute dans son introduction à rappelé les engagements de l’association et think tank, en faveur de la place des femmes dans les métiers de demain.

 

Un premier panel mettant à l’honneur les métiers de la tech

Pascale Caron, également co-auteure du livre L’EntrepreneurIA, a ensuite pris la parole en tant que modératrice. L’ouvrage qu’elle a co-écrit avec le Dr Yves-Marie Le Bay rassemble 100 témoignages d’entrepreneurs qui transforment leur secteur par l’intelligence artificielle. Cinq d’entre eux étaient présents ce jour-là à Monaco pour illustrer la diversité des usages, des parcours et des visions de l’IA : trois femmes et deux hommes engagés dans des initiatives résolument innovantes.

Laura Degioanni, responsable IA et Innovation chez Saas Office, a ouvert la discussion. Venue de la finance, elle s’est formée à la data science avant de rejoindre Accenture Labs, où elle a travaillé sur la confidentialité des données et la durabilité de l’IA. Aujourd’hui, elle pilote l’intégration de solutions d’intelligence artificielle adaptées aux besoins concrets des entreprises, tout en mettant l’accent sur la responsabilité environnementale.

Hala Najmeddine, Directrice de la Recherche chez Active Asset Allocation, incarne la transversalité entre les mondes de l’énergie, de la finance et de l’IA. Après un parcours scientifique dans des institutions telles que le CEA et EDF, elle s’est tournée vers la gestion d’actifs, apportant avec elle une expertise pointue en modélisation des signaux. Sa voix est également forte, dans la défense d’une plus grande représentativité des femmes dans les disciplines scientifiques.

Aïda Meghraoui, fondatrice d’AMKbiotech, incarne quant à elle une vision humaniste et scientifique de l’innovation. Pharmacien et Immunologiste, elle a lancé son entreprise pour accélérer la recherche sur des pathologies lourdes comme le cancer du foie. En combinant imagerie hyperparamétrique et analyse IA, elle ouvre la voie à une médecine personnalisée, plus rapide et plus précise.

Du côté des entrepreneurs de Monacotech, Louis, cofondateur d’Altores, développe des chatbots souverains pour les entreprises, misant sur la protection des données et l’automatisation intelligente. Andréa, cofondateur de Maliz.ai, s’appuie sur des modèles open source pour concevoir des IA personnalisables et souveraines. Leur credo : une IA locale, éthique, décentralisée, au service des utilisateurs.

 

Une conversation croisée structurée autour de deux grands thèmes

Les intervenants ont été invités à une discussion structurée autour de trois grandes thématiques.

L’IA au service de l’humain et de l’éthique

Tous ont insisté sur la nécessité de concevoir des solutions technologiques en adéquation avec les besoins sociétaux. « l’IA n’a de valeur que si elle répond à un usage utile et respectueux ». Ils ont souligné les enjeux de transparence dans la conception des algorithmes médicaux.

La place des femmes dans l’IA et la tech

L’ensemble du panel a appelé à une politique volontariste pour diversifier les talents dans la tech, dès le plus jeune âge.

 

Marco Landi : une vision européenne et humaniste de l’IA

Le second temps fort de la matinée a été l’intervention de Marco Landi, ancien COO d’Apple Monde et fondateur de l’Institut EuropIA. Dans un entretien captivant, il a partagé son parcours hors norme, depuis ses débuts chez Texas Instruments jusqu’à son rôle clé au retour de Steve Jobs chez Apple dans les années 1990.

Mais c’est surtout son engagement actuel qui a marqué l’auditoire : « L’Europe a une responsabilité historique : proposer une IA centrée sur l’humain, respectueuse de nos valeurs démocratiques. » À travers le WAICF (World AI Cannes Festival) et le WAiFF (World AI Film Festival), il entend créer des ponts entre technologie, culture et société. Pour lui, « l’IA doit rester un outil au service de la créativité humaine, jamais une fin en soi ».

 

Une matinée riche en contenus, porteuse d’avenir

Les questions du public, ont confirmé l’intérêt croissant de la communauté MWF Institute pour l’intelligence artificielle.

En conclusion, Pascale Caron a annoncé la prochaine parution du livre l’EntrepreneurIA, Conseils d’entrepreneurs aux éditions Ovadia, une synthèse passionnante des témoignages recueillis sur le terrain.

Cette « Journée de la femme digitale » a démontré qu’il existe une autre manière de penser l’IA : inclusive, éthique, locale, et portée par des talents divers. Dans un contexte de mutation rapide, où l’IA façonne déjà les usages et les imaginaires, ces voix incarnent une vision résolument européenne, lucide et tournée vers l’humain.

 


L’influence de la nutrition, de l’IA et de l’art sur le cerveau : une exploration interdisciplinaire

Le 27 février 2025, le Monaco Women in Finance Institute a accueilli une conférence sur l’impact de la nutrition, de l’intelligence artificielle (IA) et de l’art sur le cerveau humain. Animée par Pascale Caron, fondatrice de Yunova Pharma, et Laurence Jenkell, artiste renommée, cette rencontre a offert une plongée approfondie dans les liens qui unissent la biologie, la technologie et la créativité au service du bien-être mental et cognitif.
Nutrition et santé mentale : une approche scientifique et une prise en charge globale
La santé mentale est un enjeu majeur de notre époque, influencée par de nombreux facteurs dont la nutrition et les avancées technologiques comme l’intelligence artificielle (IA). Cet article explore comment ces deux domaines peuvent transformer notre approche de la santé mentale et la prise en charge des douleurs chroniques.

Le lien entre nutrition et santé mentale

La psychiatrie nutritionnelle est un domaine émergent qui étudie l’impact de notre alimentation sur notre humeur et notre bien-être mental. Bien que les « comfort foods » puissent procurer un sentiment de bien-être immédiat en libérant de la dopamine, elles peuvent avoir un effet négatif à long terme sur notre humeur. La recherche montre que la nutrition joue un rôle crucial non seulement dans la régulation de notre humeur, mais aussi dans la gestion des douleurs chroniques.
L’axe intestin-cerveau
L’axe intestin-cerveau est une connexion bidirectionnelle entre notre système digestif et notre cerveau. Des déséquilibres dans notre flore intestinale, appelés dysbioses, sont souvent associés à des troubles de l’humeur. En rétablissant l’équilibre de notre microbiote, nous pouvons soutenir notre santé mentale de manière naturelle.
Les psychobiotiques sont des souches spécifiques de probiotiques capables d’influencer positivement notre santé mentale. En produisant des neurotransmetteurs comme le GABA ou la sérotonine, ils aident à réguler l’humeur et à réduire le stress, agissant comme des anxiolytiques naturels. Leur utilisation offre une approche novatrice pour la prise en charge des troubles mentaux, sans nécessairement recourir aux médicaments traditionnels.
Le cortisol, souvent appelé « hormone du stress », peut avoir des effets néfastes sur le corps et le cerveau lorsque son taux reste élevé sur de longues périodes. Les plantes adaptogènes comme la Rhodiola, le safran ou le ginseng peuvent aider à réguler ce taux en aidant notre corps à s’adapter au stress et en normalisant la production de cortisol.

Alimentation et prévention des troubles de l’humeur

Une alimentation équilibrée peut jouer un rôle préventif contre les troubles de l’humeur. Voici quelques aliments bénéfiques pour la santé mentale :
• Légumes-feuilles : riches en nutriments essentiels pour notre microbiote
• Fruits et légumes colorés : bons pour la mémoire et l’humeur
• Huiles végétales : facilitent l’absorption des nutriments
• Produits de la mer : riches en oméga-3 et vitamine D, bénéfiques pour le cerveau
• Noix, haricots et graines : sources de protéines végétales, fibres, vitamines et minéraux essentiels
• Épices et herbes : aident à réduire l’inflammation et soutiennent la mémoire
• Aliments fermentés : améliorent la diversité du microbiote et réduisent l’inflammation
• Chocolat noir (minimum 70 % de cacao) : associé à un risque réduit de dépression

Gestion des douleurs chroniques
La gestion des douleurs chroniques nécessite une approche multidisciplinaire. La neuro-nutrition offre des solutions prometteuses, notamment :
• Le PEA (Palmitoyléthanolamide) : une molécule naturellement présente dans notre corps
• La Myrrhe : un anti-inflammatoire naturel
Ces substances agissent sur les récepteurs de la douleur qui transmettent l’information au cerveau. En combinant ces approches avec d’autres stratégies comme l’acupuncture, la méditation ou la sophrologie, il est possible de moduler la perception de la douleur, de détendre le corps et l’esprit, et d’améliorer la qualité de vie. Il est important de se fixer des objectifs réalistes, en visant une amélioration de la qualité de vie tout en acceptant de vivre avec une sensation résiduelle.

Prévention du déclin cognitif
Le déclin cognitif peut être accéléré par divers facteurs comme le stress, une mauvaise alimentation ou un manque d’activité physique. Cependant, il est possible de ralentir ce processus en adoptant une alimentation riche en oméga-3 et en antioxydants, et en pratiquant une activité physique régulière. Des substances comme l’homotaurine et l’Huperzine peuvent agir sur les agrégats de protéines qui altèrent la neurotransmission. La phosphatidylsérine, un élément essentiel des membranes cellulaires des neurones, peut améliorer la communication entre ces cellules, favorisant ainsi la mémoire et la concentration.

 

L’influence de l’IA dans la santé mentale

L’intelligence artificielle (IA) révolutionne notre approche de la santé mentale. Elle permet d’analyser de grandes quantités de données et d’identifier des tendances, ce qui la rend de plus en plus utile pour détecter les troubles mentaux, personnaliser les traitements et surveiller les patients en continu.

Diagnostic précoce des troubles mentaux
L’IA peut analyser des données complexes pour détecter précocement les troubles mentaux :
• Interactions vocales : L’IA peut analyser le ton, la vitesse et le rythme de la voix pour détecter des signes de dépression ou d’anxiété.
• Expressions faciales : En observant des micro-expressions, l’IA peut identifier des émotions non exprimées verbalement.
• Comportement numérique : Les habitudes numériques peuvent révéler des anomalies dans le comportement qui traduisent des troubles mentaux.
Par exemple, Ellipsis Health utilise l’IA et l’analyse vocale pour évaluer et gérer les symptômes de dépression et d’anxiété, facilitant ainsi le diagnostic et le suivi des patients dans les applications de santé et les consultations à distance.

Personnalisation des traitements
L’IA permet d’adapter précisément les soins aux besoins individuels en prenant en compte l’historique médical, les préférences et la réponse aux traitements précédents. Elle peut ajuster les thérapies en temps réel, offrant ainsi une approche plus dynamique et personnalisée du traitement.

L’IA et l’autogestion de la santé mentale
De nombreuses applications utilisent l’IA pour offrir un soutien en santé mentale accessible et autonome :
• Woebot : un chatbot utilisant des techniques de thérapie cognitive comportementale pour aider à gérer le stress et l’anxiété.
• Wysa : un chatbot thérapeutique mettant l’accent sur la psychologie positive.
• Headspace: analyse en temps réel les données comportementales pour fournir un soutien mental personnalisé.
• Kaia Health : utilise l’IA et la thérapie physique pour proposer des programmes de réhabilitation personnalisés contre les douleurs chroniques.

Risques et limites de l’IA en santé mentale
Malgré ses nombreux avantages, l’utilisation de l’IA en santé mentale soulève également des préoccupations :
• Problèmes de confidentialité : les outils d’IA collectent des données sensibles qui peuvent être vulnérables aux violations de confidentialité.
• Biais algorithmiques : peuvent affecter la qualité des diagnostics et des traitements, particulièrement pour les minorités et les groupes sous-représentés.
• Dépendance technologique : l’automatisation des services de santé mentale peut réduire les interactions humaines, essentielles pour une prise en charge globale des patients.
Il est donc crucial de maintenir une supervision humaine dans l’utilisation de ces technologies.

 

L’influence de l’Art sur le cerveau : une exploration émotionnelle et cognitive

L’artiste Laurence Jenkell a pris le relais en expliquant comment l’art agit directement sur notre cerveau. Elle a rappelé que l’art active plusieurs zones cérébrales, notamment :
• L’amygdale, qui traite les émotions.
• Le cortex préfrontal, impliqué dans l’analyse et la prise de décision.
• Le système de récompense, qui libère de la dopamine, générant du plaisir et réduisant le stress.

Laurence Jenkell a ensuite retracé l’évolution de l’art en lien avec l’histoire de la pensée humaine. Depuis les peintures rupestres, où l’art était un outil de narration et de transmission, jusqu’à l’art contemporain, qui joue sur les perceptions et les émotions, chaque mouvement artistique reflète une part de notre psyché collective.
Elle a particulièrement insisté sur les artistes ayant marqué la psychologie de l’art :
• Van Gogh, dont les œuvres traduisent une forte intensité émotionnelle.
• Yves Klein, qui a exploré l’impact des couleurs sur le ressenti humain.
• Picasso, qui considérait l’art comme un moyen de purification psychique.

Les sculptures bonbon : un art chargé d’émotions
Enfin, elle a présenté son propre travail artistique autour des sculptures bonbon. Selon elle, ces œuvres éveillent un sentiment de nostalgie rassurante, en activant la mémoire autobiographique des spectateurs.
Elle a expliqué comment la torsion, élément clé de ses sculptures, représente la résilience et la transformation, deux notions fondamentales dans le parcours émotionnel de chacun.
Elle a conclu en affirmant que l’art ne se limite pas à l’esthétique : il joue un rôle thérapeutique avéré. Il est utilisé dans l’art-thérapie pour aider les patients atteints de stress post-traumatique, d’anxiété et de dépression. En stimulant la créativité, l’art permet de libérer des émotions, favorisant ainsi le bien-être mental.

Une convergence entre science, technologie et créativité

Cette conférence a mis en lumière les interactions profondes entre la nutrition, l’intelligence artificielle et l’art sur le cerveau humain. Si la neuro-nutrition et l’IA offrent des outils concrets pour améliorer la santé mentale, l’art demeure un vecteur fondamental d’émotions et d’équilibre psychologique. À travers ces trois disciplines, il devient clair que prendre soin de son cerveau nécessite une approche globale, mêlant science, technologie et expression artistique. Un véritable appel à repenser notre rapport à la santé mentale dans une société en perpétuelle évolution.

 


Conférence MWFI avec Lionel Beffre : une vision stratégique pour Monaco.

Conférence organisée par MWF Institute (MWFI) et animée par Patricia Cressot, présidente.

 Propos recueillis par Pascale Caron

 

Lionel Beffre, ministre de l’Intérieur de Monaco depuis le 5 août 2024, est un haut fonctionnaire français. Lauréat de l’« Institut d’Études Politiques » de Paris, licencié en droit, ancien élève de l’ENA, il a occupé plusieurs postes de préfet en France, notamment en Lot-et-Garonne, Eure-et-Loir, Pyrénées-Atlantiques, Isère et Seine-et-Marne. Il a également exercé comme Haut-Commissaire de la République en Polynésie française, une mission qui lui a permis d’aborder des problématiques de gestion territoriale et de sécurité à grande échelle.

Sa nomination à Monaco, illustre l’importance stratégique de son rôle. Contrairement à la France où le ministère de l’Intérieur est centré sur la sécurité et l’administration territoriale, Lionel Beffre administre un spectre bien plus large de responsabilités, incluant l’éducation, la jeunesse et les sports, la culture et les relations institutionnelles avec les Cultes et la Mairie de Monaco.

Lors de la conférence organisée par le Monaco Women in Finance Institute (MWFI), Lionel Beffre a partagé sa vision des défis et des opportunités pour Monaco, notamment en matière de sécurité, d’attractivité, d’éducation et d’événementiel. Ce rendez-vous a permis aux entrepreneurs et aux citoyens d’échanger sur les enjeux actuels et futurs de la Principauté.

 

Un ministère aux attributions étendues

Le périmètre d’action, du ministre de l’Intérieur de Monaco dépasse largement celui de son homologue français. En plus de la sécurité publique, il supervise :

  • L’éducation, la jeunesse et le sport, garantissant un enseignement de qualité et un accès aux infrastructures sportives.
  • La culture, en soutenant les événements artistiques et la diversité culturelle.
  • Les relations avec les cultes, en assurant un cadre de coexistence harmonieuse entre les différentes confessions.
  • Les relations avec la mairie de Monaco, favorisant une gestion cohérente entre les institutions publiques.

 

Cette polyvalence impose une approche transversale et une collaboration étroite avec les autres ministères monégasques et les partenaires internationaux.

 

Sécurité : un modèle à pérenniser et à renforcer

Monaco est réputée pour être l’un des États les plus sûrs au monde, grâce à une forte présence policière et un système de vidéosurveillance avancé avec plus de 1 200 caméras couvrant l’ensemble du territoire. Le taux de criminalité y est extrêmement bas : en moyenne, un fait de délinquance par jour sur la voie publique, soit un niveau de sécurité incomparable avec d’autres grandes villes ou d’autres États.

Malgré cet environnement ultra-sécurisé, deux incidents récents ont rappelé la nécessité d’une vigilance constante. Une série de cambriolages, orchestrée par une même équipe de malfaiteurs, interpellée en août 2024. Depuis leur arrestation, les cambriolages ont fortement diminué. Deux braquages de bijouteries, dont l’un en décembre 2024. Le premier braqueur n’a pas encore été interpellé, mais le second a été appréhendé en moins de deux heures à Beausoleil grâce à la coopération policière franco-monégasque.

 

Face à ces défis, Lionel Beffre a détaillé plusieurs mesures pour renforcer la sécurité :

  • Augmentation des effectifs policierssur le terrain en les déchargeant de certaines tâches administratives.
  • Amélioration des dispositifs de vidéosurveillance, avec des outils d’intelligence artificielle, en respectant les libertés individuelles, pour mieux détecter les anomalies, en particulier en gare de Monaco, en collaboration étroite avec la SNCF.
  • Renforcement des contrôles routiers, notamment en matière d’alcoolémie, avec une réforme législative en préparation.

L’objectif est de préserver le haut niveau de sécurité de Monaco tout en s’adaptant aux nouvelles menaces.

 

Éducation et attractivité des écoles monégasques

Le système éducatif monégasque est reconnu pour son haut niveau de qualité. Avec un taux de réussite exceptionnel au baccalauréat, les écoles de la Principauté offrent des infrastructures modernes, des classes spacieuses et un encadrement pédagogique performant.

Monaco attire également de nombreux élèves français, notamment des villes voisines comme Beausoleil, Cap d’Ail ou Roquebrune-Cap-Martin. Les demandes de dérogation pour intégrer les écoles monégasques sont nombreuses, mais le nombre de places demeure limité.

Les atouts majeurs du système monégasque sont un enseignement numérique avancé (initié il y a plus de 10 ans), la priorité accordée aux langues étrangères, en particulier l’anglais. Les infrastructures sportives de haut niveau permettent des heures supplémentaires de pratique. Enfin une forte présence de la culture et de la musique est intégrée aux cursus scolaires.

 

L’Événementiel : un atout économique et un défi logistique

Les événements majeurs organisés à Monaco, un exemple étant le Grand Prix de Formule 1, génèrent jusqu’à 200 millions d’euros de retombées économiques et renforcent la visibilité internationale de la Principauté. D’autres événements, tels que le Monaco Yacht Show, ou le Jumping international de Monte-Carlo ou le Rolex Masters de Tennis, participent également à cette dynamique. Cependant, la gestion du calendrier événementiel pose certains défis comme la congestion urbaine, notamment lors du montage et du démontage des infrastructures, l’impact sur la mobilité des résidents et une coordination complexe entre les différents événements. Le départ de la Vuelta en 2026, qui marquera une première pour Monaco, vient s’ajouter à ce défi de planification.

 

Attractivité et Résidence : simplifier les démarches administratives

Monaco continue d’attirer des résidents fortunés du monde entier, notamment des Britanniques et des Russes. Cependant, les délais pour l’obtention des titres de résidence restent dans certains cas un peu longs, malgré la dématérialisation des documents, ce qui nuit à l’attractivité économique.

Lionel Beffre a reconnu la nécessité de rendre les démarches plus fluides, en intégrant davantage d’outils numériques et d’automatisation. Une des pistes envisagées est la fusion des démarches administratives pour les résidents et les entrepreneurs, permettant un traitement plus rapide et plus efficace des dossiers.

 

A propos de l’auteur : Pascale Caron est membre du comité de MWF Institute et spécialiste de la technologie dans le domaine de la santé. Elle est CEO de la société Yunova Pharma, implantée depuis 2020 à Monaco et commercialise des compléments alimentaires dans la Neurologie. Pascale est également directrice de rédaction de Sowl-initiative et secrétaire générale de MWF Institute.

Sur la photo, Pascale Caron, Lionel Beffre, Patricia Cressot présidente de MWF Institute et Ines Bensalah nouvelle ambassadrice MWF Institute.