Maja Frenkel fondatrice d’Oriel : repenser la transmission du capital par la clarté, la gouvernance familiale, et l’« Emotional Finance »

Propos recueillis par Pascale Caron

Comprendre la proposition intellectuelle d’Oriel suppose de revenir à l’environnement dans lequel Maja Frenkel s’est formée. Son rapport à la finance n’est pas né dans un marché stable, mais dans une économie en transition, au moment où la Croatie sort de la guerre où un système socialiste se transforme en capitalisme. Elle étudie l’économie à Vienne, termine son cursus en Croatie et entre très tôt dans le monde de la finance internationale. Elle travaille avec la Banque mondiale, l’International Finance Corporation, la BERD, le FMI, dans un contexte où, comme elle le souligne, « the tools of financing were very limited and it needed a lot of creativity ». Cette phrase, loin d’être anecdotique, résume une matrice intellectuelle : la finance n’est jamais seulement technique, elle est une construction contextuelle, dépendante de la culture, des institutions et des rapports de pouvoir.

À moins de trente ans, elle devient vice-ministre de l’Économie et pilote la privatisation d’actifs stratégiques comme l’opérateur national des télécommunications et la transformation du secteur énergétique. Elle participe à l’élaboration de nouvelles lois, travaille avec les régulateurs et observe le fonctionnement interne d’un État en mutation. Cette immersion précoce dans la mécanique de la décision publique forge une capacité d’analyse systémique qui restera au cœur de son approche. Elle n’a pas appris la finance dans les marchés, elle l’a apprise dans la construction des marchés.

Le déplacement monégasque et la naissance d’une observation

L’installation à Monaco constitue un changement de décor, mais pas de dynamique intellectuelle. Elle devient mère de cinq enfants, s’éloigne temporairement des structures institutionnelles, mais poursuit un travail intense de formation. Elle étudie la psychologie, s’engage dans un parcours de psychanalyse et développe une lecture du comportement économique centrée sur la relation entre émotions, identité et décision. Cette double formation — finance et psyché — est la clé de voûte d’Oriel.

Au contact des grandes fortunes, elle observe un paradoxe récurrent : les femmes disposent de tous les conseillers possibles, mais restent submergées par la complexité. « Confidence is not a judgment, it’s a feeling. And financial confidence comes from clarity », explique-t-elle. L’enjeu n’est pas l’information, mais la capacité à relier entre eux les différents niveaux d’une vie : capital, relations, rôle dans le couple, identité, transmission. La confusion n’est pas cognitive, elle est structurelle.

« Emotional Finance » et la paralysie collective

Sa réflexion s’appuie sur les travaux de David Tuckett et sur la notion d’« Emotional Finance ». La crise de 2008, rappelle-t-elle, n’a pas été provoquée par un manque d’information, mais par un récit collectif auquel personne n’osait s’opposer. « Everybody knew it was coming, everybody was frozen ». Le doute était devenu socialement inacceptable parce qu’il menaçait la cohésion du groupe. Ce mécanisme, elle le retrouve dans les familles et dans les couples. L’argent y devient un objet narratif qui structure les rapports de pouvoir, la loyauté, la culpabilité et la liberté. L’exclusion d’un partenaire de cet espace de pensée produit des architectures patrimoniales juridiquement solides, mais psychiquement fragiles.

Le couple comme première institution financière

L’un des déplacements conceptuels majeurs de Maja Frenkel consiste à considérer le couple comme la première institution financière. « A couple has a shared state of mind ». Deux individus y partagent non seulement des émotions, mais une représentation du temps, du risque, de la continuité et de la transmission. L’argent devient alors un langage chargé de sens. Avant de transmettre un patrimoine, on transmet une relation à l’argent. Cette idée transforme la question patrimoniale en question de gouvernance relationnelle. La réussite d’une transmission ne dépend pas seulement des structures juridiques ou fiscales, mais de la qualité de l’espace de pensée partagé. Lorsqu’un seul partenaire détient l’information et la capacité de décision, l’autre devient un « reactor » et non un acteur. Cette asymétrie se transmet aux générations suivantes et fragilise la continuité.

«Women are not a niche in private banking»

Dans ce contexte, la montée en puissance des femmes dans la détention de richesse mondiale constitue un changement structurel. « Women are not a niche in private banking. They are a structural point in wealth management ». Elle ne développe pas un discours militant, mais une analyse systémique : la transmission repose sur quatre capitaux — humain, intellectuel, social et financier — le dernier étant la conséquence des trois premiers. Sans narration familiale, sans espace de dialogue, l’héritage devient un facteur de fragmentation. Elle cite les exemples de grandes dynasties entrepreneuriales où des conseils familiaux structurent la vision commune et où la philanthropie sert de premier espace d’apprentissage pour les héritiers. La philanthropie permet d’entrer dans la relation à l’argent par la mission plutôt que par la consommation et de construire une responsabilité collective.

Oriel : une pratique située en amont de la décision

Oriel se positionne délibérément avant le conseil financier traditionnel. « I am upstream, very high before any advisors and way before execution ». Elle ne vend aucun produit, ne prescrit aucun investissement. Elle conçoit avec ses clients la structure de pensée qui permettra ensuite aux décisions d’être cohérentes. « I don’t give direction. I design the structure of thinking ». Cette posture en amont est la singularité du modèle. Elle intervient là où la confusion empêche la décision, là où les rôles ne sont pas clarifiés, là où la narration familiale n’est pas construite.

L’héritage comme choc psychique

Le cas d’une héritière qu’elle accompagne illustre cette approche. À la réception d’une fortune issue de la vente de l’entreprise familiale, la cliente tombe en dépression. L’argent représente pour elle le contrôle, la perte de liberté, une loyauté imposée. Elle est « frozen ». Le travail ne porte pas sur l’allocation d’actifs, mais sur la relation symbolique au capital, sur l’histoire familiale et sur la création d’un espace de dialogue avec son conjoint et ses enfants. La transformation intervient lorsque la culpabilité et la honte sont remplacées par une narration consciente. L’héritage cesse d’être une charge pour devenir un projet de continuité.

Le portefeuille comme autobiographie

Sa pédagogie repose souvent sur des analogies. Elle compare le portefeuille d’investissement à une garde-robe : les pièces fondamentales sont les actifs structurants, les marchés actions le prêt-à-porter, les investissements passionnels les accessoires. « Your portfolio is your identity. How visible you want to be, how safe you want to be ». La surconcentration immobilière qu’elle observe fréquemment chez les femmes devient alors lisible comme un besoin de contrôle face à l’incertitude. Un actif ne peut pas remplir plusieurs fonctions à la fois. La diversification est d’abord une question identitaire.

Séparation, fusion et gouvernance personnelle

La notion de séparation, issue de la psychanalyse, occupe une place centrale dans sa lecture des trajectoires féminines. La difficulté à distinguer ce qui relève de soi et ce qui relève des attentes extérieures conduit à la fusion avec l’entreprise, la famille ou le patrimoine. « It’s very hard to say: my money, my mind ». Cette incapacité à poser une frontière est l’un des ressorts majeurs de la confusion décisionnelle. La formule qui guide son action — « Moah shalit halev » — signifie que le cerveau doit gouverner le cœur. Elle devient une règle de gouvernance personnelle autant qu’un principe financier.

La clarté comme nouveau luxe

Dans un monde saturé d’informations et marqué par l’incertitude, la clarté devient l’actif le plus rare. « Real luxury is clarity ». Elle précède la décision, qui précède la direction. Cette séquence résume la méthode Oriel : « After clarity comes decision. After decision comes direction ». La performance financière n’est plus le point d’entrée. La capacité à penser ensemble devient la condition de la continuité.

Pour prolonger ce travail, Maja Frenkel a créé le Monaco Women Lab, un espace où les participantes explorent des thèmes comme les transitions de vie, la relation mère-fille, la liquidité, la philanthropie ou l’identité patrimoniale. L’objectif n’est pas de produire des réponses immédiates, mais de restaurer la capacité à poser des questions. Cet espace permet aux femmes d’entrer dans le « shared thinking space » du couple et de devenir des partenaires de décision.

Barbarians at the Gate et la leçon d’humilité

Lorsqu’elle évoque ses inspirations, elle cite un livre Barbarians at the Gate. Ce récit de la bataille pour le contrôle de RJR Nabisco dans les années 1980 a façonné sa vision de la finance. Le fait d’avoir rencontré à Monaco l’un des protagonistes de cette histoire constitue pour elle un moment fondateur. Elle y a appris que la véritable puissance économique s’accompagne d’une grande humilité.

Sa définition de la richesse est ailleurs : dans le soutien silencieux de son mari, dans l’authenticité de ses enfants, dans la fidélité à ses valeurs. Le capital économique n’est qu’une forme parmi d’autres. La continuité, la transmission et la capacité à penser ensemble constituent le véritable patrimoine.

À l’heure où s’annonce la plus grande transmission de patrimoine de l’histoire, Oriel propose un déplacement radical : avant la performance, la narration ; avant la stratégie, un espace de pensée partagé ; avant l’exécution, la clarté. Restaurer la capacité à penser ensemble le futur devient l’actif le plus rare.

At a time of unprecedented global wealth transfer, former Croatian Deputy Minister of Economy Maja Frenkel is redefining wealth management from the inside out. Through Oriel, she operates upstream of private banking and family offices, focusing not on assets but on the architecture of decision-making, the psychology of inheritance and the couple as the first financial institution. Her thesis is clear: in an age of volatility, clarity has become the ultimate luxury and the primary condition for intergenerational continuity. https://oriel.mc/