Une lecture économique du sport au prisme du genre

Dans l’écosystème monégasque, où la finance, l’innovation et la gouvernance structurent les conversations, le sport pourrait apparaître comme un objet périphérique. Il n’en est rien. En choisissant d’y consacrer une conférence, le Monaco Women in Finance Institute pose une question de fond : que produit réellement le sport en termes de valeur économique, sociale et symbolique ? Et surtout, quelle place les femmes y occupent-elles lorsqu’elles ne sont plus seulement des athlètes, mais des entrepreneures, des dirigeantes, des stratèges de leur propre trajectoire ?

Sur scène, trois femmes, interrogées par Patricia Cressot. Trois générations d’un même mouvement. Trois façons d’habiter un secteur encore traversé par des asymétries profondes.

Laetitia Attani parle avec la précision de celles qui ont construit pierre après pierre. Son histoire commence loin des dojos, dans l’univers du journalisme et de la production éditoriale. Elle fonde Star & Sun Magazine, interviewe plus de 300 personnalités, parcourt les grands événements culturels de la Côte d’Azur. Puis vient le retour au taekwondo, commencé à douze ans. Le basculement n’est pas une rupture, mais une continuité : créer, transmettre, structurer.

Lorsqu’elle décide de lancer son propre club, le modèle économique est fragile. Pas de salle, pas d’élèves. « Si tu n’as pas de salle, tu ne peux pas donner de cours », rappelle-t-elle avec simplicité. Dix ans d’expérience auprès d’un champion du monde deviennent alors un capital immatériel. La confiance se construit lentement, salle après salle, enfant après enfant. Aujourd’hui, cent jeunes pratiquants et un problème inattendu : le manque d’espace pour accueillir la demande. Derrière cette croissance, une vision. « Le sport permet de transmettre le respect, la maîtrise de soi, la confiance. Voir un enfant timide devenir un adolescent sûr de lui, c’est ça ma réussite. » L’économie du sport, ici, se mesure en transformation humaine autant qu’en chiffre d’affaires.

Face à elle, Valentine Blanche incarne une autre mutation : la plateformisation des carrières sportives. À 13 ans, elle ouvre une chaîne YouTube. Elle y apprend seule la vidéo, le montage, la narration. Plus tard, à l’International University of Monaco, elle fait un choix atypique : ne pas partir à l’autre bout du monde, mais s’immerger dans un territoire où le sport est une industrie. Elle fréquente les événements, construit son réseau, observe les logiques de visibilité.

Son agence naît d’une intuition simple : un athlète est un média. « Au début, je voulais aider les sportifs à devenir influenceurs. Puis j’ai compris que je pouvais aussi développer leur modèle économique. » Le vocabulaire est celui de l’entreprise : stratégie, acquisition de sponsors, implantation de marques. La jeunesse devient un défi de légitimité. « On me voyait comme la créative, pas comme celle qui négocie les contrats. » Elle répond par la preuve : des résultats mesurables, des budgets sécurisés, des communautés engagées. La reconnaissance suit.

Avec Lisa Caussin Battaglia, le récit change d’échelle et de rythme. Sport mécanique, championnat du monde, logistique internationale. Une trajectoire faite de bifurcations. Théâtre, violon, philosophie à la Sorbonne, puis le jet-ski découvert presque par hasard grâce au passeport culture monégasque. Elle parle de la décision de ne pas devenir enseignante pour ne pas abandonner la compétition comme d’un moment fondateur. « J’entrais en championnat du monde. C’était hors de question d’arrêter. »

Sa vie est une entreprise. Recherche de sponsors, gestion du matériel, préparation physique, communication digitale. « Un jet-ski disparaît dix mois dans l’année pour être envoyé sur les compétitions. Il faut en avoir un autre pour s’entraîner. » L’image glamour des podiums se fissure. La performance est une économie à flux tendu.

Les financements révèlent les lignes de fracture. Elle raconte, sans pathos, une scène qui glace la salle : un sponsor prêt à signer, un dîner, une chambre d’hôtel proposée comme condition. « Je ne sais pas si un homme vit ça. » Le silence qui suit vaut analyse.

Pourtant, les trois femmes refusent la posture victimaire. Elles parlent de stratégie, d’alignement, de passion comme moteur. Laetitia évoque la détermination forgée par le combat. Valentine insiste sur la discipline entrepreneuriale. Lisa résume en une formule : « Je fais ce qui me fait vibrer. Si la flamme s’éteint, j’arrête. »

Le digital traverse leurs trois trajectoires comme une infrastructure invisible. Pour la sportive de haut niveau, il devient une obligation contractuelle avant d’être un levier d’opportunités. « Tous mes partenaires viennent des réseaux sociaux. » Pour l’entrepreneure en marketing, il est le cœur du modèle. Pour la dirigeante de club, il constitue un outil d’ancrage local. Toutes convergent vers un constat : l’invisibilité numérique équivaut aujourd’hui à une inexistence économique.

Mais cette visibilité a un coût. Lisa évoque le cyberharcèlement, la dépression, les traitements médicamenteux. « Quand on vous répète tous les jours que vous êtes nulle, ça détruit. » Elle met des mots sur une réalité encore peu documentée : la santé mentale des sportifs à l’ère des réseaux sociaux.

La question de la légitimité traverse chaque récit. Il faut prouver en permanence. Performer. Recommencer. Une blessure, une saison blanche, et tout peut s’effondrer. « On m’a retiré mon statut de sportive de haut niveau après une année sans résultat. J’avais 28 ans. On m’a dit que j’étais trop vieille. » Le contraste avec les carrières masculines médiatisées est implicite, mais évident.

Et pourtant, quelque chose a changé. Une génération arrive qui ne sépare plus sport, business, identité. Elle crée des modèles hybrides, adaptatifs. Elle pense en écosystème.

Lorsque la question est posée — que diriez-vous à une jeune fille de neuf ans ? — les réponses dessinent une philosophie de l’action. « Crois en tes rêves », dit Laetitia. « Ose, prends des murs », continue Valentine. « Tu vas t’en prendre plein la figure, mais fais-le pour toi », conclut Lisa.

Ce triptyque résume l’économie contemporaine du sport féminin : une économie de la résilience, de la narration et de la conquête.

En filigrane, une interrogation demeure. La visibilité croissante des femmes dans le sport se traduira-t-elle par un pouvoir économique réel ? La création de valeur qu’elles portent sera-t-elle reconnue dans les lieux de décision ?

La conférence n’apporte pas de réponse définitive. Elle fait mieux. Elle donne à voir des trajectoires en train de transformer les règles du jeu.

Et elle rappelle, dans une formule qui résonne comme une thèse : la performance ne commence pas sur le podium. Elle commence par une décision intérieure.

Propos recueillis par Pascale Caron