De Saigon à l’intelligence artificielle : itinéraire d’une pionnière
Propos recueillis par Pascale Caron
Comment une enfant chinoise ayant grandi dans le tumulte de Saigon devient-elle chercheuse au MIT, pionnière de l’IA, entrepreneure tech et passeuse culturelle entre la France, la Chine et les États-Unis ? L’interview que m’a accordée Thérèse Vien est celle d’une vie traversée par l’exil, la reconstruction, l’innovation, la diplomatie économique et l’engagement sociétal. Une conversation libre et profonde, entre souvenirs et convictions.
Une enfance entre rizières, missionnaires et alertes diplomatiques
Thérèse Vien est chinoise. Son père est originaire de Shanghai, sa mère de Hong Kong. Elle passe ses jeunes années au Vietnam, dans un Saigon encore cosmopolite, où elle reçoit une éducation catholique au Couvent des Oiseaux. Elle garde un souvenir fort du père Paul Richard, missionnaire français au parcours incroyable :
« Il a été chassé du Tibet, de l’Inde, de la Chine… Il avait quitté son Jura natal à 16 ans. Il m’a transmis la rigueur, le courage, et cette idée que le savoir est un passeport. »
En 1973, son père comprend que la chute de Saigon est imminente. La famille part du Vietnam avec une valise chacun. Elle a 13 ans. Beaucoup de ses camarades d’école fuiront plus tard en hélicoptère depuis l’ambassade américaine.
« On est arrivés à Paris sans réseau. Mon père avait plus de 50 ans. Repartir à zéro, c’était un défi. »
Le restaurant Tong Yen et les premières leçons d’indépendance
À leur arrivée à Paris, la famille s’appuie sur un point d’ancrage : un cercle familial déjà installé, propriétaire du restaurant Tong Yen, à deux pas de l’Élysée. L’adresse est connue des habitués du pouvoir. Jacques Chirac y vient en famille, et le Tout-Paris politique et économique y dîne dans une ambiance feutrée.
Thérèse y travaille pendant les vacances scolaires. Elle recevait les clients, les plaçait, s’occupait du vestiaire et vendait des cigarettes et cigares ! : elle apprend à observer, à décoder les jeux d’influence, à flairer les rapports de force.
« Je vendais aussi des cigarettes et des cigares. Je faisais ma marge. J’arrivais à 400 francs de pourboire par soir. »
Les journées sont longues : service de 10 h à 15 h, pause, puis reprise de 18 h à minuit. Elle utilise l’intervalle pour se reposer brièvement, avant de retrouver certains clients dans les clubs huppés, comme l’Elysée Matignon ou Castel. Elle comprend très tôt que l’intelligence sociale est une forme d’intelligence stratégique.
« C’était un poste d’observation, et un test d’endurance. »
Mais elle n’envisage pas d’y rester. Ce monde de velours et de fumée n’est qu’un passage.
« Je voulais étudier. Viser plus haut. Tracer ma route. »
Math sup, Beaux-Arts, MIT : le triptyque formateur
Thérèse Vien intègre la classe de mathématiques supérieures du lycée Saint-Louis à Paris. Elle y côtoie une génération brillante, dont plusieurs deviendront dirigeants de grandes entreprises industrielles françaises. Curieuse, déterminée, elle choisit ensuite d’explorer l’architecture. Elle entre aux Beaux-Arts, où elle découvre l’harmonie entre dessin, espace et pensée structurelle.
C’est là qu’elle rencontre Jean-Marie Charpentier, architecte à la parole libre, qu’elle retrouvera bien plus tard dans un tournant décisif de sa trajectoire.
Très tôt fascinée par la technologie, elle saisit une opportunité rare : une bourse du ministère des Affaires étrangères, pour intégrer le MIT Media Lab, aux États-Unis, en 1983. Elle entre alors dans un monde où l’art, la science et l’informatique dialoguent sans hiérarchie.
« Ma thèse portait sur la création d’un logiciel pour les architectes. Je programmais en LISP, l’ancêtre des langages IA. On pouvait générer des plans, des modélisations 3D, et les intégrer dans l’environnement urbain sous forme de vidéos. »
Son projet intéresse immédiatement les industriels. Son travail est financé par plusieurs partenaires privés. En parallèle, elle a décroché un poste de « Resarch Assistant » et « Teaching Assistant », cumulant deux emplois sur le campus.
« Je gagnais 2 000 dollars par mois, en plus du “tuition waiver” : je n’avais donc pas à payer les frais d’inscription. Aujourd’hui, ils avoisinent les 80 000 dollars. Le MIT avait cette particularité rare, même aux États-Unis : toutes les disciplines y cohabitaient sur un même campus. L’école de médecine, l’ingénierie, les lettres, les arts… Et une fois admise, j’avais aussi accès aux cours d’Harvard.
C’était comme si, en France, on avait HEC, la Sorbonne et Médecine réunies au même endroit. Il nous a fallu quarante ans pour créer un équivalent : Paris-Saclay. »
Le Media Lab devient pour elle un laboratoire d’idées et un catalyseur d’audace.
« C’était un lieu unique. Là où l’art, l’architecture et la tech se rencontraient sans filtre. »
L’effervescence de la Silicon Valley
En 1995, Thérèse rejoint BroadVision, une des premières entreprises à proposer des solutions de personnalisation de la vente en ligne : e-Commerce. En avance sur son temps, la société développe des moteurs de recommandation et des plateformes de commerce électronique dynamiques.
« Je parlais d’algorithmes de recommandation à une France encore sur le Minitel. »
Elle est chargée d’ouvrir la filiale française. Elle incarne la marque, en assure la visibilité, et devient l’ambassadrice de cette révolution technologique dans un écosystème français encore sceptique.
Elle enchaîne ensuite avec iMediation, une startup spécialisée dans l’affiliation et le ciblage publicitaire. Elle y décroche un premier contrat majeur avec Cegetel Entreprises, pour un montant d’un million d’euros. Ce contrat ouvre la voie à plusieurs levées de fonds spectaculaires : 10, puis 40, puis 100 millions d’euros. L’euphorie est palpable. Jusqu’au krach.
« La bulle a explosé. Et tout s’est arrêté. C’était le jeu. Il fallait savoir rebondir. »
Elle rebondit immédiatement. Elle fonde avec son ex-mari EZ Login aux États-Unis, un portail financier dédié à la gestion sécurisée des identifiants. La société est rapidement revendue avec succès, à un moment où le marché redéfinit ses priorités vers la sécurité numérique.
Retour à l’architecture, diplomatie économique et Chine
Revenue à Paris après la vente de sa startup, Thérèse Vien croise par hasard l’architecte Jean-Marie Charpentier à un feu rouge, quai d’Orsay. Une rencontre inattendue, mais symbolique : elle l’avait connu bien plus tôt, alors qu’elle était encore étudiante en architecture, lors d’une visite sur les villes nouvelles autour de Paris. C’est ainsi qu’elle découvre, dans les années 80, les prémices de ce qui deviendra l’un des grands cabinets d’architecture français.
Des années plus tard, il lui lance avec malice :
« L’architecture, c’est comme le vélo. Ça ne s’oublie pas. »
Il lui propose de rejoindre son agence pour développer le marché chinois, lui qui avait réalisé l’opéra de Shanghai. Elle accepte. Elle redevient architecte, mais dans un rôle à sa mesure : elle coordonne les équipes en phase concours, monte des projets stratégiques, négocie les appels d’offres, prépare les dossiers de candidatures.
Elle travaille notamment sur le le Premier Centre de R&D de Saint-Gobain et L’Oréal à Shanghai, la rénovation du siège d’Areva rue Lafayette à Paris ou le siège social de Dassault Systèmes à Vélizy. Elle joue un rôle d’interface entre les partenaires publics et privés, français et chinois. Elle permet également à Charpentier de réintégrer les délégations présidentielles françaises en Chine : Chirac en 2005, Sarkozy en 2007, Hollande en 2015, Macron en 2018.
« J’ai retrouvé dans ces missions le lien entre culture, industrie et diplomatie. »
Jean-Marie Charpentier restera, selon ses mots, la figure la plus inspirante de sa trajectoire professionnelle.
Chasseuse de têtes entre Shanghai et Paris
En 2014, Thérèse Vien rejoint Bo-Le & Associates, un cabinet de recrutement d’origine chinoise implanté à Shanghai, spécialisé dans le placement de profils internationaux pour des groupes industriels et technologiques. Elle y développe le portefeuille client, avec un focus sur les grands comptes européens en Asie.
Elle pilote notamment la relation avec Saint-Gobain Asie-Pacifique ou JC Decaux, Thalès, etc., tout en vivant entre Paris et Shanghai. Ce double ancrage lui permet d’orchestrer des missions de chasse complexes, dans des contextes interculturels exigeants.
« J’avais deux écosystèmes, deux fuseaux horaires, deux styles de management. Et c’était fluide. »
Mais en 2020, la pandémie de Covid-19 interrompt brutalement cette dynamique. Les frontières se ferment, les marchés se replient, la mobilité internationale s’effondre. Le cabinet est racheté, recentré sur le marché domestique chinois, vidé de sa dimension globale.
Thérèse rentre en France, contrainte, mais sans amertume.
« Ce n’était pas la fin d’un cycle. C’était le début d’un autre. »
L’engagement dans la santé mentale et l’IA
Depuis, elle investit dans des startups à impact. Notamment une, qui travaille sur des IRM pour prédire les risques de dégénérescence cognitive.
« Je n’ai pas fondé de startup IA. Mais j’en soutiens qui savent utiliser l’IA au bon endroit. »
Vers une autobiographie, entre mémoire et résilience
Aujourd’hui, Thérèse voyage entre l’Asie du Sud-Est et l’Europe. Elle prépare un livre autobiographique.
« J’ai connu trois moments dans ma vie où j’ai tout perdu : le toit, le réseau, le travail. Et j’ai toujours su rebondir. »
Un livre de chevet ?
Elle recommande The Troublemaker, de Mark Clifford, sur Jimmy Lai, fondateur de Giordano, d’Apple Daily, Next et figure de la dissidence hongkongaise. « Il est resté à Hong Kong alors qu’il pouvait partir. C’est un héros. »
Et quand on lui demande sa devise, elle répond simplement :
« Never give up. Il faut oser. The sky is the limit. »
Pour en savoir plus, regardez son TEDX
A propos de l’auteur : Pascale Caron est membre du comité de MWF Institute et spécialiste de la technologie dans le domaine de la santé. Elle est CEO de la société Yunova Pharma, implantée depuis 2020 à Monaco et commercialise des compléments alimentaires dans la Neurologie.
Pascale est également directrice de rédaction de Sowl-initiative.
[Architecture] d'intérieur
Interview de Charlotte Watine, Fondatrice et Directeur de W&You,
By Pascale Caron
W&You est une agence parisienne d’architecture d’intérieur et d’aménagement d’espaces professionnels. Décoratrice d’intérieur diplômée d’état, elle a créé sa société en 2017 en association avec Wissem Soussi, designer industriel diplômé des arts et métiers. Ils réunissent différents talents qu’ils font intervenir selon les problématiques des projets.
Comment es-tu devenue entrepreneure et d’où vient l’idée de W&You ?
Pour moi, l’architecture d’intérieur est une reconversion. J’ai commencé par des études d’arts et de cinéma en France et en Italie, puis un master de business International en Australie, où j’ai vécu 7 ans. J’ai eu la chance d’embarquer dans une belle aventure en rejoignant Advent group à mon retour en France. Spécialisée dans le recrutement de MBA internationaux, cette startup dont j’étais la directrice commerciale est passée de 7 à 125 personnes en 10 ans. Après 7 ans de vie trépidante à parcourir le monde, je me suis épuisée professionnellement. Mon patron m’a encouragé à fonder mon entreprise et à explorer un nouvel univers. J’avais adoré le management, mais le côté créatif pour lequel j’avais fait des études me manquait cruellement.
Je me suis inspirée de ma grand-mère, femme de diplomate qui sur le tard s’est reconvertie dans la décoration et a participé à de beaux projets d’ambassades.
J’ai donc repris le chemin des études et fait une formation intense d’un an. Cette période a été un tournant dans ma vie à plusieurs titres : c’est là que j’ai rencontré mon futur conjoint et associé, le deuxième W de W&You ! Il était designer automobile et avait entamé lui aussi une remise en question. Créer mon entreprise c’est fait par opportunités. Au départ, mon idée était de monter « un petit truc » en autoentrepreneur, mais les nombreux projets m’ont vite amenée à devenir une vraie société !
À la fin de ma formation, j’ai décroché un premier contrat : la refonte totale d’un espace de bureau de 1500 m2 pour Résoneo. J’ai appris en faisant et cela m’a passionnée. Depuis cette expérience on me confie beaucoup de chantiers de bureaux. De par ma connaissance du monde de l’entreprise, j’ai une vision claire de l’agencement des espaces de travail, et j’y ajoute une véritable réflexion sur le bien être des collaborateurs. Contrairement aux idées reçues, je trouve qu’il est intéressant de réunir les programmeurs dans des espaces ouverts pour les faire sortir de leur bulle et les commerciaux dans des zones fermées, car ils sont au téléphone constamment. J’organise des mini salles de réunion, des lieux de détente. Nous nous focalisons beaucoup sur l’acoustique avec des dispositifs qui sont devenus de véritables œuvres d’art. Depuis la covid les manières de travailler ont changé le retour au bureau doit être synonyme d’interactions par équipes.
En parallèle, Wissem collabore avec la galerie Itinerrance. Il est co-organisateur de la foire internationale d’art urbain, District13. Dans ce projet nous optimisons l’agencement et les cloisonnements des stands pour accueillir plus de galeries d’art. Proches des artistes de street art comme Obey ou Invader, nous avons à notre actif des projets de façades mêlant art et architecture pour le 13e arrondissement.
Dans un tout autre registre, nous avons conçu et décoré Chocco Bar, un bar à chocolat situé dans le 13e, faisant face aux futures tours Jean Nouvel. Notre client voulait une identité forte pour ce nouveau concept de chocolaterie qui devrait se développer dans plusieurs quartiers de Paris.
Comment as-tu vécu le passage à l’entrepreneuriat ?
En tant que salariée, j’avais vécu l’aventure d’une startup et j’avais l’impression que c’était ma boite. Bien sûr quand j’ai créé ma société je me suis vite rendu compte que je n’en avais pas exploré toutes les facettes. J’ai dû assumer tous les rôles d’un coup : production, comptable, commerciale, et cela avec 2 enfants en bas âge. Les journées sont très intenses. Wissem et moi nous sommes très complémentaires : il est très technique et moi j’ai une vision plus globale et commerciale. Je fais beaucoup de suivi de chantier, je sors beaucoup, alors que lui est très casanier. Nous ne travaillons pas toujours sur les projets ensemble ce qui permet à chacun de garder son périmètre. Ça s’est fait tout naturellement.
Peux-tu nous donner d’un exemple de réalisations qui t’a marqué ?
En coopération avec la galerie Itinerrance, nous avons eu le plaisir de participer à la conception et à l’exécution de la façade de la nouvelle maison de la Tunisie. Le pavillon Habib Bourguiba est un véritable défi technique et esthétique. Exploration Architecture et l’architecte tunisien Lamine Ben Hibet ont porté le projet. Le postulat de départ a été « Comment intégrer l’art dans l’espace public ? ».
La Galerie Itinerrance a confié à l’artiste calligraphe tunisien Shoof, la réalisation d’un lettrage représentant non pas un texte ni des mots, mais l’essence même de l’écriture arabe. L’étude et la conception de la façade ont été l’œuvre de Wissem. Il a pensé la double peau en aluminium qui enveloppe l’intégralité du bâtiment. La complexité résidait dans le placage du lettrage sur la façade tout en gardant la lumière à l’intérieur.
Le but de cette démarche, avant tout créative et artistique, était de retranscrire l’image d’une Tunisie moderne imprégnée de son identité avec une construction intemporelle.
C’est réussi ! Je la vois souvent du périph quand je viens à Paris. La crise de la Covid a-t-elle eu une répercussion sur tes activités ?
Comme tu peux l’imaginer, l’impact a été majeur sur les projets en entreprise et les grands chantiers. Chocco Bar par exemple a réduit ses ambitions d’extension et nous avons dû nous réinventer en rebondissant dans le résidentiel. Depuis la vie a repris et nous avons refait District 13 en janvier et le suivant est programmé en septembre.
Quels sont tes futurs challenges ?
Notre prochain défi est de sortir une ligne de mobilier. Nous avons créé un fauteuil et une chaise, produits sans empreinte carbone, fabriqués en France et économiquement viables. Je pourrais en dire plus bientôt.Quelles sont les personnes qui t’inspirent ?
Je citerais en premier Christophe Coutat, d’Advent Group pour qui j’ai travaillé pendant 7 ans. Il m’a donné le goût de l’entrepreneuriat. On ne lui avait pas dit que c’était impossible alors il l’a fait, pour paraphraser Mark Twain.
Ma grand-mère, Christiane d’Halloy, a été ma muse. Femme de diplomate, autodidacte, elle est devenue décoratrice à 50 ans et a collaboré à de très beaux projets.
Dans l’architecture d’intérieur, je citerais India Mahdavi. Son style est cosmopolite, polychrome, influencé par le cinéma autant que par le design et l’art. Elle conçoit son métier comme une véritable récréation décorative, un conte en trois dimensions, métissant les époques et les styles, apportant humour et fantaisie, jouant avec les couleurs. Je suis admirative de ce qu’elle ose faire : j’aimerai avoir des clients fous !
Je pense également à Kelly Wearstler, architecte et graphiste américaine qui a fondé son studio à Los Angeles. En explorant la matérialité, la forme et une juxtaposition intuitive entre contemporain et vintage, elle crée des designs extraordinaires. Elle a beaucoup de courage dans ses choix, et chaque projet possède sa propre personnalité. C’est ce que j’essaye de faire avec mes clients, cela passe par beaucoup d’écoute. Les appartements doivent leur ressembler, c’est un perpétuel challenge qui fait constamment évoluer ma perception. Mon rêve serait de concevoir un hôtel ou un restaurant fou !
Aurais-tu un livre à nous conseiller ?
Je suis une fan de romans, ils me permettent de m’évader. Je conseillerai « L’invention de nos vies » de Karine Thuyle. Ce livre foisonnant, d’amour, de trahison, de mensonge, de réussite et de déchéance m’a passionnée.
Côté business, « The tipping point » de Malcolm Gladwell est un livre captivant. L’idée du Point de bascule est simple : pour comprendre l’émergence des modes, la naissance des best-sellers, ou tout autre changement a priori mystérieux, il suffit de les concevoir comme des épidémies. Retraçant la genèse de quelques succès retentissants, il nous livre les clés pour provoquer, à coup sûr, de véritables effets boule de neige. Comment New York, capitale du crime au début des années 1990, est-elle devenue en quelques mois une ville sécuritaire ? Comment une marque de chaussures « has been » a-t-elle reconquis le marché mondial de la mode grâce à quelques clubs branchés de Manhattan ?
En conclusion aurais-tu une devise ou un mantra ?
« La vie est faite d’opportunités qu’il faut savoir saisir ». En vieillissant, on comprend que tout se met en ordre, je me laisse porter.
[Architecture] engagée
Entretien avec Julie Démoulins, CEO d’Ovation.
By Pascale Caron
Julie est architecte diplômée de l’École Nationale Supérieure (ENSA) de Paris La Villette. Elle fait ses armes pendant plusieurs années auprès d’architectes de renom, Audren & Schlumberger à Paris ou encore Jean-Pascal Clément dans le Var. Elle y a exercé en tant que chef de projet, travaillant aussi bien pour des maîtrises d’ouvrages publiques ou privées, du neuf ou des réhabilitations de logements, bureaux, et villas. Mais rapidement elle s’intéresse de plus près aux problématiques environnementales liées au bâtiment. Une formation à l’Institut National des Sciences Appliquées (INSA) de Strasbourg lui délivre le titre de « Concepteur Bâtiments Passifs ».
Architecte acteur de la société, elle fonde OVATION. Avec une posture engagée, elle se trouve face aux réflexions sociales, urbaines, politiques, économiques et écologiques.
Elle a été seconde lauréate du prix de l’entrepreneuriat féminin en 2021, décerné par Les Premières sud.
D’où est venue l’idée d’OVATION ?
À l’école, ayant des facilités en maths, j’ai suivi une filière scientifique. Cependant depuis mon adolescence, j’étais attirée par les arts et lettres. J’habitais une ville d’Art, Rouen, et son influence avait développé ma sensibilité. Que faire quand on a un côté cartésien et une grande sensibilité qui ne demande qu’à s’exprimer ? L’architecture m’est apparue comme la discipline qui faisait le pont entre les deux. L’école que j’ai intégrée offrait une pédagogie portée sur la culture, la construction de son esprit critique et de sa personnalité. Je m’y suis épanouie. Pendant mes études j’étais en alternance dans une agence parisienne où j’ai pu travailler pour des projets importants et apprendre énormément. J’ai finalement atterri dans le sud de la France, par amour, j’avais 22 ans, jeune diplômée, et je voulais créer ma propre entreprise. Mais pour valider mon diplôme, je devais rejoindre une agence, j’y suis restée 2 ans. C’est au cours de cette première expérience que s’est précisé mon projet professionnel.
J’aime travailler sur les logements collectifs : c’est comme une équation à multiples inconnues. À travers mes premières expériences, j’ai compris que l’architecte avait une responsabilité politique et environnementale. J’ai pris cette responsabilité très au sérieux et me suis intéressée avec passion à la conception d’une architecture vertueuse ;
Mais la connaissance c’est le pouvoir et il me fallait parfaire cette vocation naissante. C’est à cette époque que j’ai suivi une formation à l’Institut National des Sciences Appliquées (INSA) de Strasbourg. Entourée d’ingénieurs, c’était exactement le cursus que je cherchais et j’ai pu très vite mettre en pratique mes nouvelles compétences.
Impatiente d’utiliser ces nouvelles connaissances, j’ai fondé, OVATION, une agence d’architecture engagée qui me ressemble. Nous concevons une architecture durable en tirant parti des atouts climatiques d’un site. Mon credo est d’améliorer le cadre de vie de l’humain et de démocratiser des bâtiments vertueux et sobres.
C’est à ce jour la seule agence d’architecture référencée « passive house designer » entre Monaco et Marseille ! Le secteur de la construction, aussi bien résidentiel que tertiaire, pèse considérablement dans le bilan énergétique et carbone en France et dans le monde entier. Je suis convaincue que nous avons un rôle majeur à jouer.
Qu’est-ce qu’un bâtiment passif ?
C’est un bâtiment qui ne consomme presque pas d’énergie. Le label fixe le seuil d’exigence à 15 kWh.m2/an maximum. Cela correspond à une économie de 90 % de la consommation. À ce jour, seuls neuf édifices sont certifiés « bâtiment passif », dans la région Provence-Alpes-Côte d’Azur. Il s’agit de villas individuelles uniquement.
Mais il y a une méconnaissance sur le sujet de la plupart des professionnels du secteur, jusqu’aux bureaux d’études qui restent souvent sur leurs rails. Mon combat de tous les jours est de les amener à s’ouvrir à des solutions non traditionnelles, qui fonctionnent et sont réalisables.
Comment as-tu trouvé le nom de ton agence ?
Mon papa a travaillé toute sa vie dans la communication, c’est donc tout naturellement que je lui ai fait confiance pour dénicher ce nom. OVATION, évoque l’innovation, l’intelligence collective et la puissance du collectif.
Quelle est ta vision de l’entreprise ?
Elle est assez singulière : je suis très critique sur les organisations hiérarchiques que j’ai pu expérimenter. Ce n’est pas ce que j’ai envie de développer, chez OVATION. Quand j’ai besoin de renforts, je laisse le choix à la personne de me rejoindre en tant que salarié, freelance, prestataire, ou associé sur un projet. Le but est de lui permettre de décider de l’équilibre qui convient. Nous sommes 5 dans l’équipe, venus d’univers différents. Chacun contribue avec ses compétences propres, au succès de nos projets. L’un d’entre eux, Philippe, que je qualifie toujours de génie autodidacte, est spécialiste du passif depuis 2004. Je l’ai connu à la fin de ma formation. Il avait fondé une grande entreprise et au lieu de courir après la croissance a préféré privilégier sa qualité de vie et sa liberté. Avec lui, la sobriété s’expérimente à tous les niveaux. Il travaille sur tous les projets passifs de l’agence, en particulier sur la conception thermique. Nous collaborons tels deux associés.
Quel a été l’impact de la crise sanitaire sur tes activités ?
J’ai eu l’idée « merveilleuse » de créer ma société en avril 2020 ! Pendant le confinement, j’ai pu finaliser mon premier projet passif avec mon précédent employeur, je n’ai pas été très impactée. À partir de septembre, en quête de contrats, j’ai décidé de communiquer et j’ai engagé les services de mon amie Alice André de « Colette Consulting » : un vrai moteur ! Aujourd’hui, nous travaillons sur une quinzaine de projets qui vont de la villa à l’immeuble de 18 000 m2.
Quels sont tes prochains challenges ?
Je m’investis sur un projet d’écoquartier qui me tient à cœur : je voudrais montrer que l’architecture peut faire sens avec son environnement direct. Sinon pour avoir travaillé majoritairement à des projets de logements collectifs j’aimerais beaucoup réaliser un bâtiment passif avec un promoteur d’envergure nationale. Enfin, forts de nos premières références, nous allons commencer à répondre aux marchés publics. Par ailleurs, je suis de près l’actualité monégasque, car la Principauté est engagée pour la transition écologique avec parfois de belles innovations.
Mon autre challenge est de faire bouger les lignes de notre métier, je me sens investie d’une mission. C’est pour cela, que suis membre de « la Villa Romée », dont le président historique a œuvré pour générer de l’intelligence collective entre les différents acteurs du bâtiment. Il m’a permis d’animer pendant 6 mois un atelier autour de l’efficience énergétique. Comme je suis une des premières à officier sur ce terrain-là dans la région, je voudrais que ça se démocratise. Les confrères ont beaucoup d’idées reçues et je cherche à lever les aprioris.
Tu fais partie de « bouge ta boite », peux-tu nous en parler ?
C’est un cercle d’entrepreneures, le mien se trouve à Sophia Antipolis, 100 % féminin et orienté business. Un vendredi midi sur deux, nous nous réunissons autour d’un programme structuré et pragmatique pour pitcher, réfléchir à nos problématiques en intelligence collective, présenter notre métier et exprimer nos besoins. Nous mesurons le chiffre d’affaires économisé ou généré grâce aux interactions, conseils et recommandations des autres Bougeuses. C’est très ouvert et rassemble tous les âges.
Quelles sont les personnes qui t’inspirent ?
Je pense tout d’abord à Philippe, mon « associé freelance ». Avec détermination et passion, il a su se documenter et se former pour finalement devenir expert du sujet. Sinon j’adore écouter des podcasts sur les parcours de femmes qui se sont réalisées par elles même.
Aurais-tu un livre à nous conseiller ?
Dans la catégorie roman, je recommande « Les piliers de la terre », de Ken Follet. C’est une grande fresque sur les bâtisseurs !
Je citerai Peter Zumthor, un architecte suisse, une référence incontournable pour tous les architectes, parmi ses ouvrages je citerai « Présences de l’histoire », c’est une conversation menée par l’historienne norvégienne Mari Lending. Il se lit d’une traite, donnant l’illusion d’assister à un échange feutré de salon, en toute intimité. On y parle d’architecture et de littérature, mais surtout d’histoire, de la manière dont le temps, la mémoire et les temporalités se reflètent dans ses réalisations.
Le dernier est Rudy Ricciotti, « L’architecture est un sport de combat », c’est ma vie au quotidien ! C’est lui qui a signé « le 19 M », la nouvelle manufacture des métiers d’art de Chanel. Il livre dans ce manifeste sa vision de la profession avec un goût des mots et des formules qui bouscule les idées reçues et nous raconte sa lutte contre les schémas de la globalisation.
En conclusion aurais-tu une devise ou un mantra ?
« Être architecte c’est penser que demain peut-être mieux qu’hier ». Cette devise synthétise bien notre mission, il s’agit d’anticiper notre futur.
À méditer.




