Entretien avec le Professeur Isabelle Rouquette Vincenti, du CHPG de Monaco.

Si vous aimez les parcours atypiques et les femmes fortes qui décoiffent, vous êtes au bon endroit. Après avoir été médecin militaire pendant quarante ans, le colonel Professeur Isabelle Rouquette Vincenti dirige actuellement le service de réanimation du Centre hospitalier Princesse-Grace. Familière de la médecine de crise, elle et son service se sont illustrés notamment pendant le coronavirus en faisant preuve d’ingéniosité pour s’adapter et innover. Nous avons tout naturellement voulu en savoir plus.

 

Pouvez-vous nous expliquer votre parcours et ce qui vous a amenée à embrasser une carrière médicale ?

Dans mon enfance, j’ai vécu à Madagascar dans une totale liberté, comme une petite sauvageonne. Mon père a fait une carrière de banquier privé là-bas. C’est la que j’ai acquis le gout de la nature et du sport.

À quatre ans, je savais ce que je voulais faire plus tard : médecin. Les seuls médecins sur l’ile étaient des militaires français, et mon inspiration de l’époque était le Docteur Picca, une grande figure de Madagascar.

Je n’ai jamais douté de ma vocation, j’étais passionnée pour les livres « Les hommes en blanc », d’André Soubiran. Rien ne pouvait me faire dévier de ma trajectoire, j’ai eu mon Bac à 17 ans et je me suis présentée au concours de médecine militaire.

Qu’est-ce qui vous a poussée à faire vos études dans l’armée ?

J’avais dans l’idée de suivre les traces du Docteur Picca : poursuivre mes études dans l’armée et de retourner outre-mer. La chance m’a souri, car c’était la 2e année que le concours était ouvert aux filles. Sur 2000 inscrits il y avait 200 places et seul un quota de 10 % de filles était autorisé.

Me voilà partie pour un 1er concours. J’ai beaucoup aimé l’école militaire, parce que je suis très sportive. J’ai intégré l’école de Bordeaux. On était 1 fille pour 10 garçons et je m’y suis sentie bien.

La 1re année, un peu assise sur mes lauriers, j’ai vécu une année plutôt cool et je me suis retrouvée 1 ère collée ! C’était le 1er échec de ma vie, j’étais sans doute trop jeune. Mais.. il y avait surement une raison, car la 2e année j’ai rencontré mon futur mari et toute une bande de copains avec qui plus tard nous avons poursuivi nos études militaires.et que je retrouve encore actuellement régulièrement. Mes parents m’ont avoué plus tard qu’ils se sont beaucoup inquiétés, mais ils n’ont rien laissé paraitre : j’ai réussi la 2e fois haut la main en arrivant dans les 1res !

 

Quelle est la spécificité des études dans l’armée ?

Jusqu’en 4e année, on est en internat, on va à la « fac » en uniforme. On a des contrôles de connaissances toutes les semaines : si on a moins de 10 on reste bloqués le Week-end, ce qui pousse à travailler ! Quand on rentre dans l’armée, les études sont financées et on est rémunérés, mais on doit cependant 10 ans à l’armée.

En 4e année on passe le concours d’Aspirant et on finit Capitaine après le doctorat. Tous les étés on passe 1 mois d’activités militaires, ce qui m’a permis d’acquérir le Brevet de skieur militaire et d’alpiniste avec les chasseurs alpins. J’ai été la 1re femme à passer le diplôme de plongeur de bord de la marine.

La dernière année on est à l’école d’application. On y apprend comment être médecin militaire en pratique. On passe ensuite par 3 ans minimum de médecine générale en régiment avant de présenter les concours d’internat pour faire une spécialité.

C’est à cette époque que vous avez fait votre spécialité ?

Oui, ma vocation était d’être réanimatrice. J’ai tout d’abord eu mes 2 filles en 6e et 7e année d’études et j’ai fait 7 ans de régiment en treillis et rangers ! J’ai appris à construire un bloc opératoire sous des tentes, dans la boue ou des hôpitaux dans des écoles pendant un conflit armé. J’ai fait des missions notamment en Yougoslavie. Une fois que mes filles ont eu 7 ans, j’ai passé l’assistanat, option réanimation.

Avez-vous eu des différences de traitement en tant que femme ?

J’étais la 1re femme en anesthésie/réanimation militaire et j’avais le respect de mes équipes dû à mon grade de capitaine jusqu’à celui de colonel. Dans l’armée toutes les personnes du même grade ont des salaires identiques, c’est très équitable. J’ai quand même le souvenir du chef de service qui à mon arrivée n’a pas pu s’empêcher de dire « j’espère que vous n’aurez pas de 3e enfant ! ».

Vous avez également passé l’agrégation pour devenir Professeur encore un concours !

J’ai fait 5 ans d’assistanat, l’équivalent de l’internat et de chef de clinique, à Paris. C’est mon maitre de stage le professeur Brinquin, qui m’a poussée à passer le Professorat à mon tour. C’est un examen très dur sur une semaine qui nécessite 1 an de préparation. À l’époque je travaillais à l’hôpital et je révisais pendant les trajets, le soir et les week-ends !

Quand j’ai réussi mon concours en 2003, j’ai choisi mon affectation à Paris et j’y suis restée jusqu’en 2009. J’ai été chef de service de la réa et responsable du caisson hyperbare. Mon mari et moi sont passionnés de plongée, il est d’ailleurs actuellement médecin-chef de l’école de plongée d’Antibes !

 

Qu’est-ce qui vous a poussé à quitter l’armée ?

Je me suis relevée d’un cancer du sein et de l’estomac. J’ai subi une gastrectomie qui m’a empêchée de repartir en mission.

J’ai donc démissionné en 2009, et j’ai rejoint l’hôpital catholique Saint-Joseph à Paris dans un poste où je supervisais 40 anesthésistes réanimateurs. Cet hôpital était en déficit de 28 millions et pendant 4 ans on a bataillé pour faire des économies sur tout, sans compromettre bien sûr la sécurité des patients.

On a réussi à revenir à l’équilibre. Mais quand on nous a demandé de transférer la réanimation chirurgicale en réanimation médicale (ou je n’aurais pas été cheffe de service !), ma relation avec le Directeur s’est durcie ce qui m’a poussée à chercher ailleurs. Je n’ai même pas eu à chercher et on m’a proposé un poste au CHPG à Monaco et j’y suis depuis 8 ans. Mon père était veuf et habitait Nice, j’ai saisi l’occasion de me rapprocher de lui.

Quels sont vos challenges ?

Nous avons excellé pendant la crise de la COVID en faisant preuve d’ingéniosité pour nous adapter et innover. Maintenant, il faut gérer le post COVID. Et puis je dois m’occuper de ma succession, car je pars à la retraite dans 2 ans. J’ai déjà plein de projets pour la suite : je suis notamment passionnée de treks. Je suis allée dernièrement au Sénégal et j’ai participé à une course dans le désert en 4×4, avec ma fille : le trophée Rose des Sables en 2022.

Quelles sont les personnes qui vous ont inspirées dans votre carrière ?

Ma mère avec son caractère affirmé a été mon inspiratrice, malgré une période houleuse à l’adolescence !

Au niveau professionnel, 2 d’entre elles ont été fondatrices ; le Docteur Picca à Madagascar et mon maitre de stage le Professeur Brinquin qui a fait de moi celle que je suis en croyant en moi. Ces 2 personnes m’ont donné totalement confiance en moi : je ne doute de rien et je ne lâche jamais rien !

Avez-vous un livre à nous conseiller ?

Oui, « La pudeur à l’épreuve du soin » d’Éric Fiat. J’ai adapté ma pratique et j’y ai ajouté la médecine non conventionnelle : Hypnose et aromathérapie ont trouvé leur place dans mon service.

 

Quel est votre devise ou votre mantra ?

« Tout est possible et surtout ce qui ne l’est pas ».

À méditer.

 

A propos de l’auteur : Pascale Caron est membre du comité de MWF Institute et spécialiste de la technologie dans le domaine de la santé. Elle est CEO de la société Yunova Pharma, implantée depuis 2020 à Monaco et commercialise des compléments alimentaires dans la Neurologie.

Pascale est également directrice de rédaction de Sowl-initiative.